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CQFD N°040


DE NOTRE CORRESPONDANT PERMANENT AU PÉNITENCIER

À LA PRISON COMME A LA GUERRE

Mis à jour le :15 décembre 2006. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

Aux États-Unis, la « haute sécurité » carcérale a servi de champ de manoeuvres aux ingénieurs de Guantanamo et aux tortionnaires d’Abou Ghraib. Cette militarisation n’épargne pas les prisons françaises. À quelles guerres nos matons encagoulés se préparent-ils ?

LE MOIS DE NOVEMBRE a été marqué par la campagne médiatique des « états généraux de la condition pénitentiaire ». Comme pour la vulgaire promotion d’une marchandise ou d’un candidat, spécialistes et bonnes âmes se sont succédé sur les plateaux et dans les journaux. Chaque soir, dans la centrale, nous nous installions devant la télévision et le matin, dans la cour, nous commentions les prestations. Tout a été dénoncé ou presque, les meurtres maquillés, les tortures et les humiliations, les violences gratuites et impunies, le mécanisme de la fabrique à récidive… N’empêche que nous, les longues peines, nous nous sommes sentis cruellement absents de ces dénonciations. Pourquoi tant d’agitation ? À les en croire, tout le monde est d’accord pour faire disparaître l’incarcération du passé, avec la promiscuité, le manque d’hygiène, les maladies, la violence… Ministre, syndicats de gardiens ainsi qu’« opposants » marchent dans la même direction. Mais pour la remplacer par quoi ? Voilà la question primordiale, savamment occultée. De nouvelles prisons aseptisées ? Un homme/une cellule, au détriment de la sociabilité, avec la fermeture des portes, les multiples entraves de circulation, la surveillance électronique… Entre quatre murs ou entre quatre planches… qu’est-ce qui change ? La vie, d’accord… Mais la vie ne se résume pas aux battements d’un coeur, à la fonction biologique des intestins ou à celle du cerveau avec son kilowattheure de programmes télé. L’homme demeure un animal social envers et contre tout. Dans les nouvelles maisons d’arrêt, où les suicides se multiplient, la revendication un homme/une cellule a démontré sa limite. Alors, quelle revendication ? En premier lieu, il est impératif de fermer les quartiers d’isolement et les mitards. Là est l’urgence ! C’est le noeud du problème, n’en déplaise à ces beaux messieurs-dames.

Le constat s’impose : leur « opposition » châtrée n’éclaire en rien le devenir réel du carcéral à l’époque des sociétés libérales. Ils sont si loin du compte ! Dans les centrales de sécurité, nous avons compris depuis des mois, voire des années, vers quoi l’autoritarisme des fonctionnaires nous entraîne. L’intelligence populaire nous recommande d’observer là où le capitalisme est le plus développé pour savoir ce qui nous attend. Nous lisons les ouvrages sur la prison américaine et nous constatons le débarquement de son credo sécuritaire dans notre pays [1] : militarisation, régression des conditions de vie ou plutôt de survie, allongement général des peines jusqu’à la perpette réelle… En doutez-vous ? Aujourd’hui, dans les centrales, l’administration traque l’usage de l’informatique. Elle confisque du matériel qu’elle vendait à grand bénéfice voici encore quelques semaines. Des gars ayant sué sang et eau dans les boulots de merde de l’industrie pénitentiaire se voient ainsi spoliés d’appareils dûment payés. Pour montrer la similitude avec l’Amérique, j’ai rappelé une anecdote à une tablée de congénères. Dans une prison fédérale de haute sécurité, les conditions quotidiennes étaient si dures que le nouveau directeur, voulant marquer son arrivée d’une mesure disciplinaire, chercha longtemps une punition supplémentaire. Euréka ! Il interdit les postes de télévision en couleur. Oui, au XXIe siècle, par effet de la rancune fonctionnaire, voici les prisonniers replongés dans le black and white des années cinquante.

La ségrégation administrative de haute sécurité touche environ 50 000 prisonniers américains. Ils sont parqués dans de véritables prisons dans la prison. Voilà ce qu’écrit un professeur de sociologie de l’université de Santa Barbara : « Les prisons américaines sont fortement militarisées, dotées de structures de commandement verticales, de normes d’obéissance et d’une culture paranoïaque (“eux” et “nous”) quasiment identiques à celles qui règnent dans l’armée. Les aspects militaristes de la surveillance carcérale se sont accentués en raison d’un recours de plus en plus courant à la force létale, et de la présence au sein de la prison d’armes et d’équipements de surveillance électronique sophistiqués… Dans les quartiers de très haute sécurité, la force excessive n’est pas seulement autorisée, elle est routinière…  » Ceux qui suivent mes chroniques depuis un certain temps savent que je décris la même évolution. Le régime empire et empirera inéluctablement avec l’ouverture des nouvelles structures. Voilà la prison vers où nous allons. Les surveillants en tenue de combat s’interpellent sur les fréquences intérieures : « Mon commandant  », « Bien mon lieutenant  »… Au coin d’une coursive, il n’est pas rare d’apercevoir une patrouille d’encagoulés armés jusqu’aux dents. Ils ne jouent pas à la guerre, ils s’y préparent. Car telle est leur destinée.

Les principaux cadres du maintien de l’ordre en Irak ou en Afghanistan, ou encore les ingénieurs du camp Delta de Guantanamo, sont tous membres de la pénitentiaire. Souvent choisis après condamnation pour violence mortelle contre des prisonniers. « Directeur adjoint des opérations relatives aux prisons américaines en Irak en 2004, M. John Armstrong démissionna de son poste de commissaire des établissements pénitentiaires du Connecticut à l’issue de procès intentés par les familles de deux détenus de cet État, décédés comme deux cents autres après leur transfert en prison de très haute sécurité… » [2]

La prison de haute sécurité ne se situe nullement à la périphérie de notre système autoritaire, mais bien au centre du projet actuel de gouvernance. Elle est l’arme par excellence dans la guerre contre les pauvres, contre l’ennemi intérieur (jusqu’aux enfant déclarés criminels irrécupérables dès la maternelle !) et contre les combattants ennemis dans les pays que nos armées occupent et taillent en pièces. « Le rapprochement est saisissant : la conduite de la guerre s’apparente de plus en plus au fonctionnement d’une prison, et la prison fonctionne de plus en plus comme une guerre au nom de la sécurité…  » Et ne croyez pas que l’orientation de la nouvelle prison soit adoucie par les prières de la rosière Boutin, les homélies de la sarkoziste « docteur Vasseur » ou les incantations du tartuffe Badinter. Non ! Les juges rempliront sans état d’âme les nouveaux bagnes comme au temps où ils remplissaient l’île du Diable et Cayenne. À l’époque, ils prononçaient avec hypocrisie des peines à temps en sachant pertinemment que la majorité des bagnards mourrait la première année. De nos jours, juges et fonctionnaires s’appliqueront à leur sinistre besogne autant de temps que leur pouvoir de tutelle mènera sa guerre contre une partie de la population… À moins bien sûr qu’une révolte de cette population d’ennemis intérieurs finisse par nous en débarrasser.

Article publié dans CQFD n° 40, décembre 2006.


[1] Voir pour l’essentiel Punir les pauvres, de Loïc Wacquant (Agone).

[2] « D’où viennent les tortionnaires d’Abou Ghraib ?  », dans Le Monde Diplomatique de novembre 2006.





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