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CQFD N°040


ESPRIT SPORTIF

MINUSCULE GRÈVE VICTORIEUSE

Mis à jour le :15 décembre 2006. Auteur : Gilles Lucas.

Un maçon anglais rencontre un propriétaire anglais dans le sud-est de la France. Le premier est rugbyman. Le second ex-coopérant dans un État du Commonwealth. Et puisque le rugby c’est l’école moderne du civisme et de la vie, comme le disent les opuscules, autant s’en servir lors d’un infime conflit social, comme il en existe des milliers.

GRAND GAILLARD AUX ÉPAULES LARGES comme l’Irwell au niveau de London Road, Bill est un Mancunien, un gars de Manchester, cette ville « où y a rien d’autre à faire que de dev’nir un footballeur ou un chômeur  », comme dit la chanson de Frank Sherbourne. Mais pour Bill, c’est plutôt le rugby. Et c’est en professionnel, depuis qu’il a quitté les quartiers working class de sa ville, qu’il a fait son tour du monde. Acheté par un club, revendu à un autre, enseignant en Australie, conseiller dans le Sud-Ouest, il s’est retrouvé là, dans le Sud-Est de la France, vedette du club local de Fédérale 3. Le jour, en principe, il enseigne passes croisées et chisteras, alternance jeu aux pieds-jeu à la main, les délices du rucking, la beauté d’une 89. C’est dans ces exposés démonstratifs sur le « caramel » qu’il excelle particulièrement. Mais les quelques monnaies que lui lâche le club local par l’intermédiaire de la mairie ne suffisent pas à finir dignement les fins de mois, verre de bière en main.

C’est là, un soir, que dans ce bar de Villeneuve, Bill rencontre un gars de chez lui. L’autre, Brian, plus âgé, est aussi originaire de Manchester. Ils boivent quelques mauvaises bières. Ils sont « pays ». Qu’importe pour l’heure qu’ils ne viennent pas des mêmes quartiers. Pour Bill, sa ville a été laminée par le chômage et l’abandon. Pour Brian, elle se compose plutôt de résidences cosy. Mais leur exil rapproche ces deux compatriotes, qui ici bavardent et là-bas n’auraient eu que peu d’occasions de se croiser. Brian vient d’acheter une maison dans le coin, en assez sale état. Il y a mis beaucoup d’argent, environ 300 000 euros, et cherche quelqu’un pour tout démolir à l’intérieur : niveaux, parquet, escalier, enduits et toiture. Bill devrait faire l’affaire. Dans la maçonnerie, il n’est pas expert. Il sait détruire, casser, réduire un mur à un tas de gravats, faire tomber une poutre, faire grincer une brouette, tourner deux quintaux de mortier. Brian propose de le payer douze euros de l’heure.

Bill se met à la tâche sans faire dans le détail. Le chantier avance. Des bâtisseurs commencent à entreprendre la réfection d’une des parties du bâtiment. L’un d’entre eux, un Écossais, propose au patron ses services pour dix euros de l’heure. Aubaine pour Brian. Il annonce alors à Bill que dorénavant son salaire sera aligné sur celui de l’Écossais. Car Brian a des frais. Il a évalué que le coût des travaux de réfection avoisinerait celui de l’achat. L’escalier qu’il a fait construire lui a déjà royalement coûté 20 000 euros. Et puis, comme l’huile dans l’eau, la personnalité de Brian est remontée à la surface, après les premières effusions entre compatriotes. Car, tout Mancunien qu’il est, il a longtemps et richement vécu au Kenya et y a pris ses habitudes coloniales. Et finalement, ce Bill est de la working class et ne mérite pas plus d’égards qu’un boy kenyan, « dépendant des fluctuations du prix du marché, de l’utilisation des capitaux et de l’humeur des riches  », comme dit Marx.

Alors, Bill ralentit son rythme, erre sur le chantier et se décrète en grève. Il s’esquive vers d’autres chantiers, tout en affirmant à son patron qu’il arrive « dans cinq minutes ». Brian trépigne, il est pressé, il a besoin de Bill. Il sait que les gars costauds, durs à la tâche et parlant sa langue sont plutôt rares. Là, la tradition de la ruling class, toute de mépris et de violence contenue, n’est pas de mise. Brian ne peut confier le règlement du conflit au temps, à la fatigue, voire à la famine. Et ce ne sont pas seulement les bonnes vieilles tactiques du rubgy, placage et blocage, qu’applique Bill. Exilé moderne des communautés ouvrières aujourd’hui défaites, il retrouve aussi les gestes de ces aïeuls, mais cette fois solitairement. Brian va revenir sur sa décision et Bill retrouver son salaire. Et quoi qu’on dise, quels que soient les effacements, les transformations et les affirmations péremptoires sur la disparition des classes et de leurs luttes, Bill et Brian savent que rien n’est fini.

Article publié dans CQFD n° 40, décembre 2006.






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