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CQFD N°040


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

L’INTERNATIONAAAAALE

Mis à jour le :15 décembre 2006. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


QUATRE HEURES DU MATIN, plus qu’une heure à tenir et la nuit sera terminée. Cette nuit de travail a été particulièrement harassante. On a eu du boulot par-dessus la tête et on est complètement crevés, là, nous, l’équipe. Il a fallu courir partout, s’escrimer sur les machines. C’est pas une vie. C’est tout foutu, ils le font exprès pour qu’on en ait marre, pour qu’on accepte que l’usine ferme sans trop rien dire. C’est vrai que le travail devient plus lourd et plus dur. Parce qu’on est moins nombreux, parce que l’usine périclite, mais aussi parce qu’on vieillit. On se retrouve tous les six dans le réfectoire. Crevés et sans trop avoir envie de parler. Assis autour de la table, à attendre que la cafetière ait passé notre dernier café de la nuit. Quand on pourra, enfin, se coucher dans une heure, ce sera amplement mérité. Heureusement qu’à minuit, Paulo nous a amené une bouteille de whisky pour fêter son prochain départ en préretraite, ça nous a fait comme une récréation. Ça nous a permis de penser à autre chose et d’avoir un moment convivial. Vous savez, c’est grâce à ces petits moments qu’on tient dans cette usine. Et voilà Pierrot qui dit :
- J’ai un mauvais pressentiment, je suis sûr que la boîte va fermer.
Je lui réponds :
- Tu parles d’un pressentiment. C’est évident que ça ne va pas durer encore très longtemps. On ne sait pas combien : six mois, deux ans, quatre ans… Mais on sait que c’est foutu.

Alors on se met à causer et causer.
- Moi, j’attends rien des patrons, dit Mino. On n’est pas du même bord. Comment veux-tu qu’on s’entende ? En plus, avec ce qu’ils gagnent…
- Je ne te savais pas si révolutionnaire, lui dis-je.
- On est tous un peu révolutionnaires. Ça dépend des jours, ça dépend des moments.
En gauchiste de service, je lui rétorque :
- Ça serait bien qu’on trouve tous ce moment en même temps.
C’est à cet instant que Franck, le chef d’équipe, se met à gueuler :
- C’est fini de causer ! Vous avez vu l’heure ? C’est pas le moment de refaire le monde.
À ces mots, je ne sais pas ce qui me prend. Je n’ai pas la fibre pour chanter des cantiques, fussent-ils révolutionnaires, voilà que je lance :
- C’est la lutte finale…
Alors que ça pourrait friser le ridicule, voilà que les collègues se joignent à moi et que la chorale de l’équipe de nuit se met en branle. Pierrot (que Franck a trop engueulé cette nuit) d’abord, suivi par Paulo et Mino, bien sûr. Même Jérémie, le plus jeune de l’équipe, s’en mêle, j’ignorais qu’il pouvait connaître ce chant.
- C’est la lutte finale, groupons-nous et demain…
Franck nous engueule de plus belle. Il nous demande d’arrêter.
- Ici, on est là pour bosser. De temps en temps on peut rigoler, mais on réfléchira après, chez nous. J’ai pas envie de me prendre la tête, ici. Ce doit être ce qu’il essaie de dire car nous couvrons sa voix.
- L’Internationaaaaale sera le genre humain.
Un chant révolutionnaire, dans une usine, par une nuit d’automne, ce n’est pas ce qu’on entend le plus souvent ces temps-ci.

Quand Franck se tait, nous nous arrêtons et la discussion prend des aspects plus futiles. Ce qui est marrant, alors que nous étions tous crevés, c’est que cette chanson de révolte nous a remis du coeur à l’ouvrage. Ça ne veut pas dire qu’on retournerait bosser, non. Et certainement pas avec entrain. C’est autre chose : avoir cassé les pieds à notre chef d’équipe (un petit chef qui en chie aussi, mais qui n’a pas su choisir son camp), c’est encore un plaisir. Il faut dire qu’on a choisi une cible facile : Franck n’est que notre chef d’équipe, pas notre contremaître, ni l’ingénieur… encore moins le patron. Plus tard, alors qu’on a bu notre dernier café de la nuit, et que Pierrot range les verres et le matériel, je l’entends qui sifflote L’Internationale, comme si c’était un air de Johnny. Peu après, Jérémie lui-même, au moment de nous quitter, siffle cette chanson. Dès qu’il s’en aperçoit, il se dépêche d’en trouver un autre à se mettre sur les lèvres, plus moderne. Lorsque je sors en même temps que Franck, une fois passées les consignes à l’équipe du matin qui est venue nous remplacer et une fois que nous avons franchi les grilles de l’usine… une fois dehors, donc, alors qu’on sent que le jour va se lever, que nous retrouvons nos véhicules et que nous allons enfin rentrer chez nous, je surprends Franck qui siffle aussi L’Internationale. Et d’une façon gaie. Comme si, une fois sorti de l’usine, libéré du poids de ce petit commandement qu’il a sur nous, il se libérait et aspirait à autre chose…

Article publié dans CQFD n° 40, décembre 2006.






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