Accueil
Sommaire du N°040
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°040


SCÈNES DE VIE SUR STRAPONTIN

LES BOURRICOTS DE L’ANPE

Mis à jour le :15 décembre 2006. .

Travailleur social, je suis. Secteur de l’insertion par l’économique. Professionnel de la pauvreté des autres, j’ai bien remarqué le manège, l’épreuve de rédemption des naufragés du strapontin social. Aux laborieux de se lever chaque fois que des plus installés passent pour aller faire pipi.

ÇA FAISAIT QUELQUES TEMPS que je n’avais rien coché dans la case insertion. Je me laissais aller à rêvasser avec mes candidats au turbin. Du Maghreb aux Comores, mes désirs de vacances se mêlaient à leur nostalgie du pays. Un lundi matin, j’ai fermé brutalement l’album de voyage. Finie la douceur de l’ombre des orangers et l’assoupissement du bédouin sur son bourricot. J’ai dit d’un air sévère : « Saïd ! Cette semaine on te trouve du boulot, du vrai, pas des heures avec les congés payés intégrés. Un vrai travail, que tu puisses descendre au bled cet été et retrouver ton gagne-pain en rentrant, avec la paye des vacances en prime. »

Saïd était d’accord. Saïd est toujours d’accord, mais là il sentait la détermination du chasseur de tête, le réveil du grand fauve de l’insertion, la pulsion de l’ange exterminateur du chômage. Son sourire émerveillé prit une teinte ironique : « Je veux pas déranger, quand même. Il me manque cinquante heures pour aller au chômage. Tu ne veux pas plutôt me refaire un beau curriculum vitae ? Tu dis toujours que le CV c’est la moitié de la route vers l’emploi. Comme c’est le quatrième qu’on rédige, on devrait plus être bien loin. » Dédaignant l’humour caustique, j’exposai : « Tu travailles en intérim comme gardien d’une copropriété à Bonneveine. Le titulaire étant passé de la maladie à la retraite, on va les prendre en tenaille. Tu t’occupes de l’occupant, tu le choies, tu l’amadoues, tu le séduis. Moi je fidélise le client : la taulière du syndic. C’est parti, haut les coeurs, classe, doigté et savoir-faire ! »

Quinze jours plus tard, je regrettais encore mon raptus de zèle. J’étais épuisé. J’avais convaincu Mme Leblanc, syndic, d’embaucher Saïd. Un homme d’âge mûr, chef de famille, dur au travail, méritant et honnête, affable et courageux, arabe mais bien élevé… De tous les arguments et contre-arguments, ce fut quand même l’économique qui arracha la décision. Un érémiste de 59 ans devrait inspirer à l’employeur ce que la rentière sexagénaire inspire au gigolo. Suffit d’expliquer. « Si vous embauchez Saïd, vous bénéficiez d’une prime de 150 euros par mois jusqu’à sa retraite. En sus, vous obtenez une exonération des charges sociales et si le plein temps vous fait peur, pas de problème, vous le prenez à mi-temps. Et pour une bonne cliente comme vous, je m’occupe de tout avec l’Anpe. Elle est pas belle la vie ?  » Je sais parler aux femmes, Mme Leblanc finit par dire oui.

Je sais parler aux femmes sauf aux chargées de mission de l’Anpe. Peut être est-ce une carence dans mon plan de formation ? Ou l’angle mort de mon profil psychanalytique ? Mme Legris, de l’agence Sud, responsable entreprise de sa fonction, a bien failli me rendre fou. Elle voulut rencontrer Saïd avant de prendre contact avec l’employeur. Quand Saïd se présenta à l’agence, elle exigea une promesse d’embauche de Mme Leblanc. Et quand Mme Leblanc me signifia qu’elle ne signerait rien tant que l’Anpe ne lui signifierait pas son accord formel pour l’exonération des charges, j’ai failli tout lâcher. Ni Leblanc, ni Legris ne consentaient à se rapprocher de leur « partenaire social », comme le prône pourtant le catéchisme commercial de l’Anpe.

Alors j’ai fait la navette : papier par papier. Saïd n’y croyait plus, il me conseilla même d’acheter un âne pour mes déplacements entre l’agence immobilière et l’agence pour l’emploi. Tant qu’à perdre son temps autant renouer avec le passé. Je ne sais plus comment le contrat finit par être signé. Sans doute avec mon propre sang. Saïd obtint un CDI à mi-temps. Je partis en vacances reconstituer ma force de travail, avec le sentiment du devoir accompli.

Epilogue : Saïd m’a fait la gueule pendant un an. Il avait perdu son Rmi en échange du salaire, mais également sa carte de transport gratuit, ainsi que la CMU, le tarif réduit pour le centre aéré de la petite et la moitié de son alloc logement. En plus, il avait dû s’endetter pour acheter une mobylette. Alors j’ai accepté de rencontrer sa femme pour lui chercher des heures de ménage. On a sympathisé. Elle m’a raconté la campagne oranaise, la complicité des femmes au lavoir, les parfums puissants du citron confit et des épices qui mijotent dans le tajine familial. Un lundi matin, j’ai dit un peu brutalement : « Houria, à partir d’aujourd’hui je m’occupe personnellement de l’obtention de vos papiers, on ne peut pas vivre toute sa vie clandestinement. Un courrier à l’office d’émigration, mes contacts à la CIMADE, un bon regroupement familial et…  » Le temps que je finisse ma phrase, elle avait disparue. Je n’ai plus jamais revu ni Houria ni Saïd.

Article publié dans CQFD n° 40, décembre 2006.






>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |