Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°040
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°040


DEVENIR PAYSAN

LE PETIT LUXE DANS LA PRAIRIE

Mis à jour le :15 décembre 2006. Auteur : François Maliet.

En ces temps de spéculation foncière, dégoter un lopin de terre où s’installer comme paysan, c’est galère. Au minimum, il faut du flair et un magot conséquent. Ou alors des collègues prêts à investir collectivement. Mieux encore : et si la terre appartenait à tout le monde ?

SI ON N’EST PAS FILS DE PÉCORES, vouloir cultiver la terre et faire pousser des brebis tout en respectant l’environnement, ce n’est pas simple. En Basse Normandie, un collectif de paysans sans terre mais expérimentés cherche à concrétiser ses envies agricoles : qui du maraîchage, qui de l’élevage avec transformation du lait, qui du pain bio… Traquant la fermette idéale depuis bientôt deux ans, ils sont en passe d’acquérir bâti et terrain. Mais la chasse à l’hectare fut fastidieuse. « On a mis longtemps parce qu’il n’y a plus beaucoup de petites fermes. On en trouve, mais modernisées, et cela ne correspondait pas à notre projet  », explique Christophe. « On peut dégoter des fermes de quinze à trente hectares qui ne sont pas trop transformées. Mais si elles ont un tant soit peu de cachet, elles sont vendues au prix fort et deviennent des résidences secondaires ou des gîtes équestres. Avec la spéculation, ça devient inabordable.  » Il existe des structures pour aider les jeunes à s’installer, comme les Associations départementales pour l’aménagement des structures des exploitations agricoles (ADASEA) qui recensent les fermes et informent les éventuels repreneurs. Mais leur motivation est variable suivant les régions et les projets présentés. « Le nôtre sort des clous, poursuit Christophe, il est donc difficile à faire valoir. En Sarthe, l’ADASEA ne nous a fait qu’une proposition, qui ne nous correspondait pas du tout.  » Celle de Mayenne a été plus directe, et « nous a dit que nous n’avions rien à attendre d’elle  ». Pareil appui incite à activer ses réseaux - amis, voisins - et à fouiner soi-même dans les campagnes.

Repérer une ferme à vendre ne suffit pas, il faut éviter que la Safer - société privée avec fonction de service public - ne fasse jouer son droit de préemption pour « améliorer les structures foncières du secteur agricole  ». « Nous, comme c’est une installation, on est passés en priorité devant des agriculteurs qui voulaient s’agrandir », dit-il. « Mais il y a parfois des magouilles : le fils d’un agriculteur qui s’installe a priorité, mais en fait c’est un agrandissement déguisé puisque le père prend sa retraite juste après.  » Une fois passée l’épreuve de la Safer, il faut cracher au bassinet. « Dans notre coin, c’est entre 3 et 3 800 euros l’hectare », soupire Christophe. Pour allonger la fraîche, trois solutions : soit la grand-mère fortunée casse sa pipe, soit la banque prête pour trente ans ferme, soit le capital est collectivisé afin de le rendre accessible, en créant par exemple un Groupement foncier agricole (GFA). Il n’est pas rare qu’il faille combiner les trois pour pouvoir enfin fouler le fumier de ses bottes Aigle. Le GFA, une Société civile immobilière (SCI) spécifique à l’agriculture, permet d’acquérir du foncier tout en créant une dynamique collective autour d’un projet agricole. La terre est achetée en commun, chaque personne intéressée acquérant une ou plusieurs parts. Les assemblées générales sont l’occasion de ripailler et de faire couler à flots la production locale. Mais si le GFA peut permettre d’installer son cheptel, « il n’est pas une solution-miracle, il instaure un rapport à la propriété, même si elle est collective  », précise Josette. Elle et son mari se sont installés dans la Drôme voilà vingt-trois ans, avec des vaches laitières. Dès la première traite, leur réflexion sur la condition de paysans les a amenés à refuser d’être propriétaires. « C’est comme l’air ou l’eau, c’est à tout le monde  », soutient Josette. Le GFA des « amis de Cazage » permit d’acquérir les quatre-vingts hectares où pâturent leur troupeau. « Mais le GFA a des inconvénients. Un membre qui possède beaucoup de parts peut souhaiter revendre. Ou bien quand les enfants héritent et veulent récupérer leur argent. Sans compter ceux qui ont toujours de bons conseils à donner sur ton travail ! » Après quelques années difficiles, ils ont abandonné le GFA pour transférer le foncier à une association créée spécialement, et qui est dorénavant seule propriétaire.

Nombreux sont ceux qui phosphorent sur cette problématique d’installation paysanne et d’acquisition du foncier. À force de réfléchir, Relier [1] a décidé de passer à l’action en créant l’association Terre de Liens. Elle travaille à « favoriser l’acquisition et la gestion collective du foncier  », explique Jérôme, son coordinateur national. Une société, appelée La Foncière, est en passe de voir le jour afin de rachèter des fermes. Chacun pourra y prendre des parts, mais sans pour autant « participer aux prises de décisions  », souligne Jérôme. Cette prérogative sera réservée aux fondateurs « afin d’éviter une prise de pouvoir par quelqu’un qui apporterait un gros capital  ». Des fondateurs qui sont Relier, des GFA et des SCI, le mouvement d’agriculture bio-dynamique, la Fédération nationale de l’agriculture biologique, la banque NEF… Et qui installeront des fermiers sur les propriétés acquises. La Foncière a déjà attelé la charrue : dans l’Aube, elle a le projet d’acheter un bâtiment que trois paysans transformeront en boulangerie. Dans la Drôme, elle souhaite acquérir trois hectares pour un boulanger bio qui cultive son blé. Josette peut se réjouir : les paysans qui travailleront la terre ne la posséderont pas. Mais comment se fera le lien entre le pécore et son propriétaire, La Foncière, une entité nationale appelée à grandir ? «  Nous nous appuierons sur des antennes locales de Terre de liens », anticipe Jérôme, conscient que « là est le véritable enjeu. Nous n’avons pas de solution toute faite, et pour ne pas se planter, il faut les construire au cas par cas !  » Au cas où…

Article publié dans le supplément « Total rural » du CQFD n° 40, décembre 2006.


[1] Réseau d’expérimentations et de liaisons des initiatives en espace rural.





>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |