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CQFD N°040


PAROLES DE PARPAGNAS

LA TERRE AUX TERRIENS !

Mis à jour le :15 décembre 2006. .

À l’occasion des élections professionnelles de janvier 2007, deux agriculteurs du Vaucluse publient une lettre ouverte. Ils lancent le débat sur les pièges du productivisme, sur les alternatives déjà mises en pratique, sur l’avenir et la place de la paysannerie.

Voilà ce qu’a été ma vie d’agriculteur :

« Quand j’ai repris les terres de mon père, la plupart des exploitations étaient de taille modeste. Dans notre village, il y avait de la solidarité entre les agriculteurs. Mais comme mes collègues, pour tenter d’améliorer ou même maintenir mon revenu, j’ai cru devoir me moderniser, augmenter la productivité. Cela s’est traduit par un investissement continuel dans des machines, par une utilisation croissante de produits chimiques, par une spécialisation toujours plus marquée. Il a fallu s’agrandir, le plus souvent au détriment du voisin. Avec tous ces emprunts, je me demande aujourd’hui si je travaille pour moi ou pour le Crédit Agricole. On m’avait dit qu’en me modernisant j’allais m’épargner du travail : c’est tout le contraire. Le travail de mon père, qui consistait à comprendre comment se comportent un animal, un sol et une plante pour en tirer le meilleur parti, est devenu pour moi une entreprise de conduite d’engins qui tassent le sol et crachent des pesticides. Le résultat c’est que les gens qui meurent d’un cancer, même des jeunes, sont de plus en plus nombreux à la campagne. Les nappes phréatiques sont polluées au point que l’eau n’est plus buvable sans traitement, et les citadins ne se gênent pas pour nous montrer du doigt, nous les paysans.

Les crises agricoles se succèdent, je produis plus et de façon toujours plus standardisée pour répondre aux normes de la grande distribution, de sorte que je ne peux pas parier sur la qualité de mon produit pour en maîtriser la commercialisation. Je suis livré à la concurrence qui m’impose une baisse continue des prix en prétextant la défense du pouvoir d’achat du consommateur. En réalité le prix payé par le consommateur augmente : qui empoche la différence ? Comment faire confiance à ceux qui décident de la politique agricole quand on voit la répartition des aides ? Elles vont surtout aux grosses exploitations, celles qui en ont le moins besoin. Aujourd’hui, l’agriculture est dans une impasse et le métier d’agriculteur a perdu son sens : il ne s’agit plus que de produire pour produire. Et comme le dit le président de la chambre d’agriculture du Vaucluse, qui persiste dans la même voie catastrophique : “Il faut offrir une sortie honorable aux agriculteurs qui ne peuvent moderniser leur entreprise [1].” Voilà comment on traite ceux qui, justement, ont passé leur vie à essayer de se moderniser : par ici la sortie, on vous fera l’aumône. »

À mes yeux, le métier de paysan retrouve son sens :

« Il n’y a pas si longtemps que j’ai repris l’exploitation familiale, mais j’ai déjà pu constater autour de moi la disparition accélérée de petits paysans, la spéculation foncière et l’urbanisation de la campagne. J’ai pris conscience que les paysans ont accepté les règles du jeu d’une société de plus en plus industrialisée, jusqu’au point où, ne pouvant plus suivre, c’est-à-dire ni s’agrandir, ni se moderniser davantage, ils sont obligés d’abandonner. Et pourtant, manger c’est vital, et les paysans seront toujours nécessaires pour nourrir le monde. À partir de là, je me dis que nous disposons d’une force et d’un pouvoir énormes, de quoi reprendre confiance et reconquérir notre autonomie perdue. C’est à nous d’imposer une politique de maîtrise et de répartition de la production. Il faut rompre avec cette concurrence absurde où le prix, toujours plus bas, est devenu le seul maître du marché, “obligeant” à produire toujours plus pour survivre, quitte à s’engager dans des pratiques agricoles catastrophiques pour l’environnement, la qualité des aliments et la santé des consommateurs. Il faut imposer une juste rémunération du travail paysan. Mais bien sûr, si nous pouvons faire valoir nos droits, il faudra aussi faire face à nos devoirs. Nous devons pratiquer une agriculture qui fournira une bonne alimentation, dans un environnement sain et une campagne vivante.

Personnellement, je m’attache à démontrer qu’une petite ferme, avec une production diversifiée, est viable. Après avoir diminué l’emploi de pesticides, j’ai appris à m’en passer en respectant davantage la vie du sol, en favorisant la flore spontanée et la faune des auxiliaires. Je tends aussi vers une agriculture plus économe en énergie. Le résultat, c’est que mes produits sont d’excellente qualité. Ils sont commercialisés soit, pour une petite part, avec la vente directe, où je retrouve des paysans producteurs d’autres denrées ; soit, pour la plus grande part, à travers une coopérative. Les contacts que j’ai avec les consommateurs me permettent de restaurer des liens de confiance et à mes yeux le métier de paysan retrouve son sens. Avec les gens qui vivent ici, et tous ceux qui sont prêts à goûter et apprécier nos vins, nos fromages, nos fruits et légumes, nos possibilités sont immenses. Rien ne devrait se faire sans nous, ni encore moins contre nous les paysans. Nous avons un rôle essentiel à jouer. »

Article publié dans le supplément « Total rural » du CQFD n° 40, décembre 2006.


[1] Fin septembre, un « Projet d’Agriculture pour le Vaucluse » de l’actuelle majorité à la chambre professionnelle était présenté au conseil général en vue d’un financement. Ce programme productiviste de modernisation envisage notamment de détourner les eaux du Rhône pour arroser les vignes AOC. Il a été repris tel quel par le président du CG, le socialiste Claude Haut.





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