Accueil
Sommaire du N°040
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°040


SAISONNIERS AGRICOLES

LES DAMNÉS DE LA SERRE

Mis à jour le :15 décembre 2006. .

On ne peut pas parler des campagnes aujourd’hui en passant sous silence les conditions de vie et de travail des forçats de l’agriculture intensive. Entre 2003 et 2006, la photographe Yohanne Lamoulère et le paysan-journaliste Patrick Herman ont suivi le parcours de certains d’entre eux. Extraits.

OMI, qu’es acquò ?

Cela fait une quarantaine d’années que des conventions bilatérales passées par la France avec le Maroc et la Tunisie permettent l’introduction de travailleurs saisonniers originaires de ces deux pays. Sur le papier, l’employeur désireux de faire appel à ces ouvriers doit vérifier auprès de l’Anpe qu’il n’existe pas de main-d’oeuvre locale susceptible d’occuper le poste proposé, puis obtenir l’avis favorable de la DDTEFP [1]. Il n’a pas grand souci à se faire : les salaires proposés et les conditions de travail sont tels que les chômeurs locaux ne se bousculent pas pour travailler dans les serres et les vergers. Ainsi naît le mythe de la main-d’oeuvre introuvable qui oblige à recourir aux « contrats OMI [2] ». On comprend aisément pourquoi les entrepreneurs agricoles sont très attachés à ces contrats. Les OMI, précaires parmi les précaires, ont en fait avantageusement remplacé les ouvriers permanents à partir des années quatre-vingt. Et cela arrange beaucoup de monde : l’Assedic, puisque les OMI y cotisent mais ne peuvent prétendre au chômage (pas plus qu’au RMI) ; la MSA [3] des Bouches-du-Rhône, qui a décrété depuis des décennies, au mépris des textes de loi, que les droits sociaux s’interrompent dès la fin du contrat ; les employeurs, bien sûr, qui refusent, au nom de la spécificité des OMI, de leur reconnaître l’ancienneté malgré le texte de la convention collective départementale. Pas de prime de précarité non plus pour ces sous-CDD qui, cotisant au même taux que les autres, touchent des prestations sociales et des retraites au rabais. Les contrats OMI, alors qu’ils concernent de véritables emplois permanents à temps partiel, annonçaient en fait depuis des décennies le salarié flexible et jetable dont rêvent un certain nombre d’employeurs : le non-renouvellement du contrat d’une année sur l’autre n’est rien de plus qu’un licenciement déguisé sans préavis, sans motif et sans indemnité.

Patrick Herman


Berre-l’Étang, France

Naïma Es Salah crève l’écran.

Il s’est passé dix ans comme ça, de 1990 à 2000, à faire ce travail. Le patron déclarait que je travaillais dans les champs, dans l’agriculture, le contrat était pour l’agriculture, les bulletins de salaire ils étaient pour l’agriculture, et en fait j’étais employée de maison. Il déclarait cinq mille francs et quelques. Il faisait bien les papiers comme il faut mais, pendant dix ans, il m’a payée trois mille francs de la main à la main. J’étais payée trois fois rien pour quatorze ou quinze heures par jour mais je n’avais pas le choix. Mon père me disait : « Tu es venue quelques années là, tu vas nous mettre tous dehors ! » Mon père disait ça parce qu’il savait que le patron faisait du chantage, il disait : « Dis à ta fille qu’elle ne parle pas, qu’elle ne dise rien aux voisins, quand elle emmène les enfants à l’école, je ne veux pas qu’elle raconte sa vie…  » Donc, mon père, il me disait de me calmer, parce que j’en avais marre moi, je n’avais pas de contact du tout avec l’extérieur. Avec les enfants, on était seuls toute la journée. Mais quand on arrive dans un pays où l’on ne sait pas très bien lire ni écrire… Je ne connaissais pas les lois d’ici, de la France. Je débarquais de Fès à Marignane, le patron venait me chercher, il m’amenait dans sa villa et, fin décembre, il me ramenait de sa villa à l’aéroport. […]

J’ai déposé plainte aux prud’hommes en 2002 et en 2003 au pénal. J’ai été la première contrat OMI à porter plainte. Le patron a demandé à des ouvriers à lui de témoigner que je travaillais dans les champs, parce qu’il ne pensait pas que j’irais jusqu’au bout. […] Au Maroc, on a beau leur dire ce que c’est qu’un contrat OMI et comment ils sont traités, ils te posent la question : « Toi, pourquoi tu es là-bas ? » Donc ils ne comprennent pas du tout. Allez au Maroc, vous dites que vous avez une entreprise et que vous voulez faire des contrats, vous verrez le monde qui vous entoure ! Tout ce que vous voulez, vous l’aurez, même si vous ne donnez pas de preuve que vous allez faire un contrat. Les gens là-bas, ce qu’ils voient c’est que ceux qui travaillent ici rentrent avec une voiture, même si c’est une voiture qui a quinze ans, vingt ans. Ils ne savent pas la vie qu’il y a ici, ils ne savent pas que les gens sans-papiers ici ils n’existent pas. Leur seul problème c’est passer la frontière, une fois qu’ils ont passé la frontière, pour eux, ils sont libres, mais ils ne savent pas dans quoi ils s’embarquent.

Propos recueillis par Caroline Fontana le 15 novembre 2005


JPEG - 17.1 ko
Logements d’ouvriers, le « Gourbi », zone de Berre-l’Étang, France.

Saint-Martin de Crau, France

Le 11 juillet 2005, 240 saisonniers agricoles marocains lancent la première grève jamais menée en France par des travailleurs sous contrat OMI.

Les mots, ils ne peuvent pas exprimer ce qu’on peut vivre ici. Je demande toujours aux gens : « Viens, venez pour voir ce qu’on est en train de vivre et comment on va travailler !  » On entend toujours dire : « Tu n’as rien fait, tu n’as rien fait »… Même, on achète des outils pour travailler ! Ils nous demandent : « Si vous voulez travailler, achetez des outils !  » Et toujours, ils nous traitent comme des esclaves.

Propos recueillis par Nick Bell (radio Zinzine) sur l’exploitation Sedac


Huelva, Espagne

Quelques taxis clandestins attendent. À quelques mètres, de l’autre côté d’un grillage miteux, le Caribe Club, dont le propriétaire n’aime pas qu’on photographie son établissement. Quelques jeunes Roumaines, selon les habitués des lieux, y font les entraîneuses quand vient la nuit. Quelques kilomètres plus loin, Palos de la Frontera. Il y a quelques mois, une bande de jeunes racistes a attaqué deux Maghrébins qui dormaient dans un square. L’un d’eux en est mort. Et quelques centaines d’habitantes ont manifesté contre la venue de ces femmes d’Europe de l’Est qui, paraît-il, leur volent leurs maris. […] À Huelva, comme dans les autres régions d’Andalousie, le nombre de clubs a explosé au cours des dernières années, et on y retrouve beaucoup de migrantes fuyant la dureté d’un travail domestique ou agricole qui ne leur permet ni de payer un loyer, ni d’envoyer de l’argent aux proches restés au pays. Le travail agricole peut ainsi être une porte d’entrée vers l’industrie du sexe, secteur lucratif d’un véritable complexe agro-industriel qui s’est développé sur la zone avec l’essor de la monoculture de la fraise : industries d’amont (engrais chimiques, matériel agricole, matériel d’irrigation, emballages, plastique, industrie des pesticides…), secteur bancaire et financier, industries d’aval (conditionnement, emballage, transport, logistique, commercialisation, communication, etc.) mais aussi télécommunications, avec tout un réseau de locutorios, et transferts financiers.

Patrick Herman


JPEG - 12.8 ko
Usine de produits phytosanitaires et champs de fraises, zone de Huelva, Espagne.

Textes et photos publiés dans le supplément « Total rural » du CQFD n° 40, décembre 2006 et extraits de La Roue, ou la noria des saisonniers agricoles de Patrick Herman (textes) et Yohan ne Lamoulère (photos) à paraître chez Khiasma Sud 80 pages quadri, 21x21cm, 17 euros.
Khiasma Sud, 11, rue des Frères-Silvy, 13600 Ceyreste


[1] Direction départementale du travail, de l’emploi et de la formation professionnelle.

[2] Office des migrations internationales.

[3] Mutualité sociale agricole.





>Réagir<

 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |