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CQFD N°040


GUATEMALA, DIX ANS APRÈS

GUERRE POUR LA TERRE

Mis à jour le :15 décembre 2006. Auteur : Nicolas Arraitz.

La guerre que livre l’industrie à la paysannerie trouve son acmé au Guatemala. Dix ans après la signature des accords de paix, la question agraire s’aggrave même, faisant planer l’ ombre d’un nouveau conflit. L’envoyé en l’air de CQFD raconte [1].

ALORS QUE NOUS ROULONS vers l’Ixcán, la radio parle de sept morts dans un affrontement entre paysans pour un lopin de terre dans l’Alta Verapaz, région que nous traversons. Le propriétaire de la parcelle, occupée par des journaliers licenciés, a armé d’autres sans-terre en leur promettant un bout du terrain récupéré. Ici, c’est un fait divers presque banal. On ne vient pas à Playa Grande de Ixcán par hasard. On arrive dans cette petite ville frontalière au bout de cinq heures de piste cahoteuse, au bout du bout d’un pipeline de la Perenco, boîte française qui a obtenu une concession de vingt-cinq ans sur le pétrole de ce departamento perdu au bout du monde, entre frontière mexicaine et montagnes du Quiché. C’est dans le Quiché et l’Ixcán que les pires massacres ont été commis pendant la guerre civile (1965-1996), qui a fait 45 000 disparus, 200 000 morts, dont 83 % d’indigènes. En partant de la capitale, il faut prendre la direction de la côte caraïbe pendant plusieurs centaines de kilomètres avant de pouvoir bifurquer vers le nord, vers Cobán, opulent chef-lieu des douces terres de l’Alta Verapaz. Douces, mais pas pour tout le monde : les terrains fertiles sont aux mains de puissantes familles, souvent d’origine allemande, qui s’installèrent là à la fin du XIXe siècle, favorisées par le gouvernement libéral de Justo Rufino Barrios, au détriment de l’ethnie k’ekchi’. On y cultive surtout du café, mais aussi des orchidées… Pour l’exportation. Shopping malls, rodéos, négociants internationaux et hommes armés : voilà Cobán, troisième ville du pays.

En poursuivant vers le nord-ouest, on pénètre dans l’Ixcán. Sauvage Ixcán… Terre vierge jusque dans les années soixante, comme la forêt Lacandone côté mexicain, l’Ixcán a servi de soupape de sécurité à la problématique agraire. Des communautés dépossédées de leurs terres vinrent coloniser la jungle, aidées par des missionnaires Maryknoll. Ce qui, malgré l’extrême dénuement, aurait pu être une terre promise où réinventer une vie digne, devint avec la guerre civile une contrée de cauchemar. Juste avant d’entrer à Playa Grande, on voit un camp militaire abandonné, de sinistre mémoire. Les guérilleros et autres suspects étaient enfermés là, puis torturés, assassinés. Nombre de femmes furent séquestrées par les soldats et transformées en esclaves sexuelles, avant d’être passées par les armes. Les meilleures terres, défrichées par les communautés, furent accaparées par les hauts gradés. Il est de notoriété publique que les avions des trafiquants colombiens transitent sur les pistes de certains ranchs. La veille de notre arrivée à Playa Grande, la douane a mis la main sur un 4x4 chargé de cocaïne. La nuit tombée, des hommes armés ont encerclé le poste de police, tiré plusieurs salves en l’air et récupéré le véhicule… Il n’y a que dix policiers dans ce poste, pour un departamento immense,regroupant 176 communautés, 76 000 habitants. « Avant les militaires décidaient qui allait être maire, qui le prof… On a fêté le départ de l’armée, mais les sicaires des généraux mafieux nous mènent la vie dure  », nous raconte Alfredo, qui travaille pour la mairie URNG (ex-guérilla). Les rues grouillent de monde jusqu’à tard dans la nuit : sans-papiers salvadoriens, prostituées, passeurs, trafiquants de tout poil, jeunes désoeuvrés… Élue par les communautés rurales, l’équipe municipale siège dans un chef-lieu qui lui est hostile. « Les conditions pour faire fructifier la terre sont telles que ça dégoûte les jeunes du travail  », constate Carla, première adjointe au maire. « Les terrains obtenus avec les accords de paix par les réfugiés de retour du Mexique ou les communautés populaires en résistance (CPR) sont isolées, souvent sans chemin praticable pour sortir la récolte.  »

Nous le vérifions le lendemain en nous rendant à Primavera del Ixcán. Cette CPR, pour éviter un conflit avec des réfugiés de retour du Mexique, a préféré aller s’installer plus loin, en suivant en barque le cours du rÍo Chixoy. Aujourd’hui, une piste mène jusqu’à leur village, que nous atteignons après trois heures de route, où le bus manqua par deux fois d’échouer au fond d’un trou d’eau. Habitat clairsemé, sentiers et prés bien entretenus, terrains de jeu, groupe de cabanes où plus de trois cents enfants sont scolarisés… À côté des cultures vivrières, la communauté a planté des arbres à caoutchouc. De 1982 à 1993, cette CPR a vécu bajo monte, (dans une clandestinité semi-nomade), fuyant les soldats. Elle a toujours refusé de traverser la frontière pour se réfugier au Chiapas. Sur les photos de l’époque, on découvre des jeunes gars et des filles en armes. On voit aussi les gosses écrire sur des écorces avec des bouts de charbon : une école improvisée dans les sous-bois. « Les instituteurs étaient de la communauté, nourris par elle  », raconte Robelio. « Enseigner était un service. » Après les accords de paix, ces maîtres bilingues formés à la méthode de Paulo Freire (la « pédagogie de l’opprimé ») furent embauchés comme vacataires par le ministère de l’Éducation. Mais ce n’est qu’en 2004 qu’ils obtinrent le statut de fonctionnaires, non sans avoir négocié la reconnaissance de leur méthode pédagogique. « Mais les crédits sont proches de zéro, nous avons construit l’école nous-mêmes.  »

À deux heures de piste, nous sommes reçus par les « voisins », ceux de San Juan Chactelá. Anciens des Patrouilles d’autodéfense civile, enrôlés par l’armée pour les opposer à la guérilla, ils font partie de soixante communautés menacées par le projet de barrage sur le rÍo Xalalá, mené tambour battant par le groupe espagnol Unión FENOSA, l’INDE (Edf guatémaltèque) et la Banque mondiale. Ce projet industriel s’inscrit dans le Plan Puebla-Panama, qui veut livrer l’Amérique centrale à la haute finance internationale. « L’ingénieur de l’INDE nous a dit que la rivière n’est pas à nous, qu’elle appartient à Dieu et à l’État. Nous lui avons répondu que la terre et l’eau ne sont à personne, et que c’est pour ça que nous allons les défendre par tous les moyens  », s’enflamme un jeune participant à l’assemblée qui nous reçoit. À côté de lui, un vieux acquiesce en silence ; sous sa chemise, un symbole militaire tatoué. D’abord méfiants, ceux de San Juan se rendent compte aujourd’hui que seuls leurs frères ennemis de la Primavera et les ex-guérilleros de la mairie les soutiennent dans leur bras de fer contre l’État. Paysans, président de la conférence épiscopale ou vice-ministre indigène à la condition féminine, toutes les personnes rencontrées coïncident là-dessus : la réforme agraire, sujet tabou, reste à faire. La question de l’accès à la terre a été primordiale dans le déclenchement du conflit armé et sans l’effroi qu’inspire son souvenir, le pays auraitdéjà basculé à nouveau dans la guerre.


Dans la gueule du ciel

Nous venons de la région de San Marcos, sur la côte pacifique. La dépossession maya crève les yeux quand on pénètre dans ces montagnes. Il faut pousser jusqu’à Ixchiguán, petite ville perchée à 3 600 mètres d’altitude. Puis monter encore. Abandonner le minibus, continuer à pied. Jusqu’à ce hameau suspendu aux nuages, agrippé à une crête friable, entre deux ravins. Contre toute attente, des gens vivent là, en sursis jusqu’aux prochaines pluies. Ils cultivent le maïs jusqu’aux cimes et pour cela, il leur faut souvent s’encorder. L’ouragan Stan a emporté la moitié de leurs champs. De grandes coulées de terre argileuse balafrent les versants. Une communauté voisine a été engloutie par une coulée de boue. Ces campesinos ont été acculés là, dans la gueule du ciel, à la toute fin de cinq siècles de spoliation. En bas, sur la côte, les terres chaudes appartiennent à une poignée de grandes familles, quand ce ne sont pas des banques et des sociétés anonymes qui ont mis le grappin dessus. Banane, canne à sucre… Pour l’exportation. Après Stan, les axes routiers qu’empruntent les trailers ont vite été réhabilités, mais toujours pas les routes des régions indiennes. Aujourd’hui, la paysannerie maya est en butte à l’appétit de progrès des sociétés multinationales : prospection minière, pétrole, barrages hydrauliques… Dans ces secteurs, les philanthropes étrangers paient 1 % d’impôt sur leurs bénéfices : 0,5 à l’État et 0,5 à la collectivité locale… Moï, le chauffeur de notre combi, hausse les épaules d’un air désabusé : « Les gringos ont toujours fait la loi, ici. »

Article publié dans le supplément « Total rural » du CQFD n° 40, décembre 2006.


[1] Notre envoyé spécial était au Guatemala en juillet 2006 en qualité de traducteur accompagnant un groupe du Comité catholique contre la faim et pour le développement.





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