CQFD : Tu n’es pas labellisé bio. C’est un choix ?
Ce n’est pas tant le prix du cahier des charges qui pose problème. En faisant du bio, ce qui devient de plus en plus central, c’est la possibilité qu’offre le label d’être reconnu par les consommateurs. Les clients paient parce qu’il y a le label bio. Et basta ! Les rencontres sont réduites à l’achat. Tu as le label, donc on n’a pas à te demander comment tu fais, où tu le fais. L’agriculture, c’est quelque chose de lointain. Beaucoup de choses sont dites sur l’agriculture mais les contacts directs avec les agriculteurs sont rares. En fait, dans les pays, l’agriculture bio ou pas n’a pas grande importance. Les gens savent encore qui fait quoi et comment c’est fait, et où trouver des produits qui puissent satisfaire leurs goûts. Le label n’est pas essentiel.
L’agriculture bio connaît pourtant un développement important.
Le bio est surtout destiné aux urbains. Ce sont eux, ignorant tout de l’agriculture, qui veulent se rassurer. Le bio, c’est un concept qui se paie, et payer permet de soulager rapidement ses angoisses sur la bouffe. Angoisses légitimes par ailleurs. Un autre point important du bio est la mise en avant systématique du caractère sain du produit. La question du goût est très souvent occultée. Du moment que c’est sain, peu importe que le goût ne suive pas. Cette tendance, marquée du sceau de la pureté, est assez étrange, pour ne pas dire suspecte. On attend le curé, l’ascétisme n’est pas loin. Par exemple, dans la viande c’est le gras dans le muscle qui porte le goût. Les producteurs bio ne prennent pas le temps, ou ne souhaitent pas le prendre, de nourrir ce gras, parce qu’il a mauvaise presse. Le goût de la viande s’en trouve dénaturé. Cette carence, qu’on pourrait dire conceptuelle, sur le goût n’est pas le seul « paradoxe » du bio. J’achète à un voisin du foin qui n’est pas certifié sans engrais azoté. Des producteurs labellisés ne peuvent pas faire ce genre de chose. Beaucoup vont dans la plaine de la Crau. Ce qui veut dire camions, gas-oil et pollution. Si on met de côté le caractère moral et qu’on fait un calcul du point de vue environnemental, on risque d’avoir de grosses surprises. La situation n’est pas différente pour les engrais. Les normes bio impose aux agriculteurs l’utilisation d’engrais moins solubles que les ammonitrates. Ils se tournent donc souvent vers des guanos ramassés à l’autre bout du monde dans des conditions lamentables et à des prix défiant toute concurrence…
Quel intérêt ont les producteurs à passer en bio ?
Avoir le label signifie l’accession à des marchés, à des réseaux de ventes, à des boutiques, à des marchés bio, et aussi de plus en plus à la grande distribution. Toutes ces opportunités ne sont pas dérisoires pour les agriculteurs aujourd’hui. Le cahier des charges a connu un certain nombre d’allégements des contraintes. La grande distribution s’ouvre à ce marché porteur qui ne s’adresse plus seulement à des « contestataires ». Il faut pouvoir remplir les gondoles des supermarchés. Un producteur de viande bio a droit à deux traitements allopathiques par an sur ses bêtes. Ce qui est commun avec l’élevage traditionnel. Le marché du bio devenu émergent provoque évidemment de nombreuses fraudes. Longtemps, les inspecteurs de label étaient des accompagnateurs qui prodiguaient conseils et orientations. Aujourd’hui, ils se comportent comme des flics, investissent les bâtiments, fouillent sacs et entrepôts. La région où il y a le plus grand nombre d’exploitations en bio est la vallée du Rhône dont la qualité de l’air et de l’eau, liée à la proximité des centrales nucléaires, des diverses industries et des raffineries est plus que douteuse… Dans les campagnes, le développement de l’agriculture bio a des effets immédiats qui, plutôt que de rapprocher les paysans entre eux, les divisent. Les échanges entre bio et non-bio sont nourris de méfiance des uns sur les risques que peuvent engendrer leurs relations avec les autres. Comme si on avait besoin de ça en plus.
Ton point de vue est, finalement, totalement négatif sur le bio ?
Pas du tout. La remise en question de l’agriculture chimique et industrielle est évidemment une bonne chose. Mais il ne s’agit pas que d’une question de production ; c’est avant tout un rapport social. Si avec le bio, il s’agit de reproduire au détail près l’organisation actuelle avec la même logique, qui de plus aggrave, à la source, une situation déjà profondément dégradée notamment entre les agriculteurs, il me semble qu’on fait fausse route.
Propos recueillis par Gilles Lucas
Article publié dans le supplément « Total rural » du CQFD n° 40, décembre 2006.