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CQFD N°010



« On est né avec la police, on mourra avec »

Mis à jour le :15 mars 2004. Auteur : Lionel Raymond.

Expulsées de Vitrolles, une dizaine de caravanes ont trouvé refuge sur un terrain vague près d’ Aix-en-Provence. Entre autoroute et ligne TGV, l’épouse du patriarche nous confie : « on est comme vous. »

Le TGV va pousser une pointe à 320 après avoir traversé la gare d’Aix-en-Provence. Les nomades du week-end sont de plus en plus nombreux à se précipiter dans le Sud. À quelques centaines de mètres de leur rame s’étend un campement de gens du voyage. Un voyage qui, lui, ne finit jamais. Les contrôles s’y font à 6 heures du mat’ par la maréchaussée. Les chemins qui mènent aux caravanes ne sont pas aussi rectilignes que les voies ferrées, mais la poussière et les cailloux remplacent aisément la souplesse du ballast. C’est ici qu’ont trouvé provisoirement refuge les gens du voyage expulsés de Vitrolles le 13 février dernier. On tape à la porte d’une caravane. « Je suis l’épouse Vieira, le patriarche. Mon mari est absent. » Nous nous invitons quand même. « Mon mari est compris par tout le monde, il calme les jeunes, tout le monde le respecte au regard de son âge. » Si les gitans ont leur roi, les gens du voyage ont leur patriarche. Monique, c’est son prénom, n’est pas loin, elle, d’être une reine, belle, brune aux reflets rouges, bagues aux doigts, chaîne lourde au cou. Seules ses dents trahissent la précarité. « Je suis une fille Rollin, comme le métro. Ma mère était une Chemin. J’ai 62 ans, j’ai eu neuf grossesses et sept enfants. Vous savez, on vieillit plus vite que vous. On manque de soins, on ne peut pas se faire suivre, on change souvent de médecin, nos dossiers ne suivent pas. » Très vite fusent les anecdotes de guerre, délivrées comme autant d’attestations d’une nationalité française que tout le monde paraît vouloir leur contester. « On a fait la guerre d’Algérie » - c’est dit sans fierté mais sans rejet, un fait. Le sentiment d’appartenance à la France ne faiblit pas, même si « une partie de [sa] famille est morte à Buchenwald. » Vichy les a envoyés à la mort, mais la conscience collective d’un groupe est soluble dans sa précarité. Monique Vieira ne demande pas le Pérou : juste (« un droit de place, un terrain gravillonné, des points d’eau. » La fatigue de la dernière expulsion est encore présente. « Tout ne vient pas de Monsieur Sarkozy : les maires ne respectent pas la loi et prennent des initiatives, les juges et les préfets aussi. » L’autorité les pousse à reprendre inlassablement la route pour un peu plus loin, pas trop loin. « Ça fait quinze ou seize ans que nous sommes dans les Bouches-du-Rhône, peut être plus. On restait le temps que l’on nous laissait. Deux, trois ou quatre mois, ils nous toléraient. Quand les beaux jours arrivent, on cherche des champs, de la propreté. » On se fait des idées, on pense à Kerouac, Easy rider… Non ! Le son des « Z’amours » qui sort de la télé ne sent pas bon le vent dans les cheveux. « En vingt ans, nous sommes partis une seule fois pour rejoindre notre fils missionnaire à Paris. On est très vite revenu, il faisait froid, on aurait dit que le ciel allait nous tomber sur la tête. » Puis elle quémanda à son patriarche de mari : « Ramène moi à mon Marseille ». Le possessif est là, assumé, fil à la patte, empreinte d’une sédentarité, d’un lien à l’environnement qui même à travers la vitre d’une caravane est un repère. « Je suis attachée à Marseille. Je ne voyage que depuis que je suis mariée. » Une dualité née pendant la guerre, quand ses parents se sont installés dans le Périgord. Il y a un moment où le voyage s’arrête : la mort est le début de la sédentarité, et inversement peut-être. « Moi, je serai enterrée dans le Périgord. » Les gens du voyage ont des caveaux, leurs tombes ne portent pas de roulettes. La caravane est cosy, le mobilier de bois, le canapé confortable. Le soleil transperce la vitre et tape les nuques comme une matraque. On se retourne pour parer les coups et voilà qu’apparaît l’autoroute où, longeant un campement de soixante-dix âtres électriques, foncent les voitures. Entre ligne à grande vitesse et autoroute, dans un monde où les golden boys en herbe vont vite et où on est planté là dans une caravane à parler d’un voyage qui existe si peu.

Leur dernier voyage ressemble surtout à un chemin de croix. C’est à six heures du matin qu’ils ont mis un genou à terre : « On est né avec la police, on mourra avec ». Expulsés, ces fervents chrétiens ont repris leur croix. Le Ponce Pilate de Marseille avait fait charger les centurions, le Juda vitrollais avait trahi pour quelques sesterces à deux tours… « On n’a jamais été expulsé comme ça, les enfants pleuraient. Ils ont frappé les caravanes, coupé les fils électriques et les tuyaux d’eau sur ordre de la femme blonde, la commissaire. Ils avaient des chiens, étaient lourdement armés, les mains sur les revolvers… Ils nous ont demandé de déguerpir dans la minute. Les hommes se sont occupés des voitures et des caravanes, les femmes ramassaient les affaires, le linge étendu. Les enfants étaient traumatisés et frigorifiés, sans parler des femmes enceintes. » Eux ne votent pas, d’autres oui… Cela se passait à Vitrolles, présenté il n’y a pas si longtemps comme le laboratoire de l’extrême droite. « On est venu plusieurs fois à Vitrolles. Avec Madame Mégret, on n’a jamais eu de problème. » L’avant dernière de ses filles pousse la porte, avec dans les bras Stessy, âgée de deux mois. Elles vivent dans la caravane d’à côté, que les époux Vieira ont apportée en dot. Les parents du compagnon fournissant le véhicule. La matinée s’achève et les estafettes commencent à rentrer au camp. Les hommes rentrent du travail, les femmes aussi, rempaillage, peinture, marchés, élagage, vente de matelas, etc… « Chacun gagne sa vie comme il peut, l’important, c’est de ne pas voler », insiste Monique, comme si cette idée était obligatoirement dans toutes les têtes sédentaires. Le nous et le vous s’entrechoquent comme un couple qui ne s’aime plus, ou qui ne s’est jamais aimé. Une voiture se gare sur la gauche, un couple en sort, un plateau Quick à la main, burger et boisson gazeuse… Le portable sonne. Grâce aux Bouygues et Alcatel, les gens du voyage sont devenus joignables. « Autrefois, si un des nôtres était à l’hôpital, on mettait quinze jours pour le savoir. Et pour se retrouver entre nous, on allait voir la gendarmerie avec une fiche de recherche et elle localisait les campements. Aujourd’hui, c’est instantané. » Dorénavant, finies les visites chez les pandores : quand il faudra réunir en vitesse mille caravanes pour inciter une commune à respecter la loi, les textos suffiront. Monsieur Vieira arrive : « Vous auriez dû m’appeler, me prévenir de votre visite ! » Il sort des papiers, explique, prévient, analyse… Mais Monique avait déjà tout dit : « On est comme vous. [un soupir] On vit en caravane… »

Lionel Raymond

Publié dans CQFD n°10, mars 2004.






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« On est né avec la police, on mourra avec »
Virginie10 | 4 février 2013 |
Apport vraiment sympathique, milles merci, je vous lirai régulièrement ! Vivi10 blogueur pour www.infos-alarmes.com > « On est né avec la police, on mourra avec »
delta9 | 25 janvier 2005 | liberinfo

« On est comme vous. [un soupir] On vit en caravane… »

Je pense qu’un des probléme due a l’expulsion de nos compatriotes nomade est due au faite quils sont trop mal connu, je vis a paris dans le metro les gens se font la geule parce quil ne se connaissent pas, c la méme chose a une autre echellle, les français sedentaires ont limpression que la france leur appartient legitimement, il ne se sentent pas forcément mal a laise quand on entend que ces gens se font expulses de vitrolles (ville occupé), pourtant ce sont des etre humain comme nous de plus français et c’est notre devoir de mettre en place un systeme de suivi medical plus poussé pour ces gens la, des endroits preinstallé (eau courante, etc…) ou il pourraint s’installer, bref de l’argent pour les tzigane…. Je memballe , desolé… C GENS SONT COMME NOUS…..

Vous faites un trés bon travail, continuez comme ça

 

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