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CQFD N°041


SCIENCE SANS CONSCIENCE…

DES FOURMIS ET DES HOMMES

Mis à jour le :15 janvier 2007. Auteur : Gilles Lucas.

Alors que l’état-major scientifico-politique dégustait des petits-fours en glorifiant les mérites d’un de ses membres - un grand humaniste qui élabore des techniques de perfectionnement de l’humain - une équipe d’opposants radicaux au tout-scientifique a mis un peu d’ambiance dans la mécanique bien huilée des cloneurs.

EN CE 27 NOVEMBRE, sous les ors du grand amphithéâtre du Collège de France, le pince-fesse donné en l’honneur de Jean-Pierre Changeux, éminent neurobiologiste, bat son plein. Tout un gratin de chercheurs, scientifiques, hommes et femmes de lettres et d’art, hauts fonctionnaires, juristes et responsables politiques, s’est rassemblé ici pour célébrer ce promoteur de la numérisation des cerveaux, cet apôtre du fichage ADN et des OGM, qui aime à comparer la société à une vaste fourmilière. À l’heure de la pause-café, une jeune femme se présentant comme une ancienne élève de l’éminent professeur Changeux monte sur quelques marches en surplomb de l’assistance, tape dans ses mains afin d’attirer l’attention, et prend la parole. Extraits : « “L’audace du savoir est sans limites, c’est l’un des traits les plus attachants de la recherche scientifique” [1] déclarait Jean-Pierre Changeux au philosophe Paul Ricoeur. Tout au long de son existence, M. Changeux a donné corps à cette formule en procédant au dépeçage systématique de l’esprit humain. L’esprit ! Cet héritage laborieux de la pensée primitive, Changeux l’a combattu avec cette audace sans limites qui caractérise la pensée scientifique : “L’homme n’a dès lors plus rien à faire de l’esprit, il lui suffit d’être un homme neuronal” [2]. […]

À la tête du Comité consultatif national d’éthique, il a fallu à notre maître un courage ininterrompu pour défendre les valeurs objectives de l’approche réductionniste. Pour libérer les cerveaux des idéologies et du subjectivisme qui les entravent, il lui a fallu combattre sans relâche la diversité culturelle et historique, source de conflits infinis. Comme il le déclarait dans L’homme neuronal, “les représentations culturelles propres à la pensée mythique” sont encore aujourd’hui bien enracinées dans nos sociétés : “fondamentalisme, vandalisme écologiste, médecines douces, homéopathie”… Elles “contredisent le sens commun et les lois de la physique. Elles pourraient mettre en danger l’espèce” [3]. […] “Je ne peux pas rester aveugle, sourd et muet devant la réalité dramatique qui accable nos sociétés” [4], affirmait Jean-Pierre Changeux en 1998. Sa position privilégiée sur “l’agora planétaire du débat scientifique” [5] lui a permis de faire entendre une pensée politique résolument progressiste, orientée vers un partenariat fort avec l’industrie de pointe. Notre maître a pris sur lui de militer en faveur des OGM… En matière d’ingénierie sociale, il s’est penché tout particulièrement sur la synergie de la biologie moléculaire et de l’informatique pour préconiser la détection “au niveau de la population, des prédispositions génétiques à des maladies, ou, au niveau de l’individu, la constitution du ‘profil génétique’ qui complètera son dossier médical. Peut-on déjà parler de cyberdocteurs au savoir infiniment étendu ?…” [6].

Substituer, pour mieux gérer la société, la rigueur de l’approche clinique à la versatilité de la vie politique fut le coeur du travail de Jean-Pierre Changeux. Agir directement sur les activités mentales, fonder une véritable police cybernétique, faire un sort au problème insoluble de la pluralité humaine, en un mot psychiatriser la vie, tel fut le projet visionnaire de notre maître. […] À nouveau, saluons le grand homme qui parvint à donner une légitimité institutionnelle au projet de domination totale du vivant, et qui, dans un esprit d’ouverture et de pluridisciplinarité, fut tour à tour technocrate, eugéniste, gardien de zoo, quincaillier et flic. Herr Professor !  » Le discours terminé, les applaudissements s’élèvent mécaniquement, comme une confirmation des résultats de recherche du professeur Changeux : ces cloneurs et leurs supporteurs sont effectivement des « hommes neuronaux » qui ne rêvent que d’imposer leurs réglages et adaptabilité à l’ensemble de l’espèce humaine. Les amis de la jeune femme entonnent alors un : « Science, croissance, obéissance !  » qui sort tout à coup l’assemblée de sa torpeur digestive. Trop tard : les membres de l’obscur groupe Oblomoff s’éloignent tranquillement. À la prochaine !

Article publié dans CQFD n° 41, JANVIER 2006.


[1] La Nature et la règle, entretien avec P. Ricoeur, Odile Jacob, Paris, 1998, p. 237.

[2] L’Homme neuronal, Fayard, Paris, 1983, p. 228.

[3] Ibid., p. 340.

[4] La Nature et la règle, entretien avec P. Ricoeur, p. 303.

[5] Sur le caractère totalement libre et dénué d’idéologie du débat scientifique mondial, voir L’Homme de vérité, trad. française, Odile Jacob, Paris, 2002, pp. 396-397.

[6] L’Homme neuronal, p. 218.





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