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CQFD N°041


LES VIEUX DOSSIERS D’ANATOLE

DO THE DOG

Mis à jour le :15 janvier 2007. Auteur : Anatole Istria.


De 1979 à 1981, la Grande-Bretagne traverse une période de conflits qui va marquer l’avènement de l’ère Thatcher, l’écrasement de la classe ouvrière et la liquidation des droits sociaux. Le tout rythmé en musique par des combos amphétaminés à la conscience aiguisée. En janvier 1979, ce qu’on a nommé le Winter of Discontent plonge le pays dans un chaos social sans précédent depuis les années 20. Les camionneurs se mettent en grève suivis par les employés des services de santé, des ordures et jusqu’à ceux des pompes funèbres. Les piquets de grève se multiplient. Les syndicats sont dépassés. Si le pays est paralysé, le manque de « convergence de luttes » freine un dépassement possible, ce qui n’empêche pas le Premier ministre travailliste Callaghan d’assimiler le mouvement à du « vandalisme collectif et gratuit  ». Mal lui en prit : lors des élections de mai 1979, les conservateurs balayent le gouvernement labour. Dans le même temps, le chômage connaît une brutale augmentation (de 4 à 10 %), le racisme explose, la pression policière dans les quartiers populaires se systématise…

Cette période voit l’émergence du courant 2-tone, avec son groupe-phare, The Specials, qui conjugue la rage du punk et l’enthousiasme du ska jamaïcain ! Ils y associent le dandysme mod et l’insolence rude boy. Originaires de Coventry, ils sont au coeur des enjeux du moment tout en marquant bien leur décalage politique. Comme leurs collègues de The Selecter, le groupe est multiracial et a pour mot d’ordre : « Black & White Unite !  » Il faut dire que la xénophobie s’immisce dans tous les pores de la société, y compris dans la jeunesse working-class. Une trentaine d’assassinats clairement racistes sont répertoriés en cette fin des années 70. L’exemple vient d’en haut : en 1978, Thatcher, voulant couper l’herbe sous le pied d’un National Front menaçant électoralement, déclarait comprendre « la peur des Britanniques de voir le pays envahi (swamped) par des gens de culture différente  ». En promettant d’y remédier. Promesse tenue ! Trois ans plus tard, l’opération policière Swamp 81 est montée pour « lutter contre le crime de rue », traduisez : pour organiser un harcèlement constant des populations immigrées.

Pour contrer cette fâcheuse tendance, l’organisation Rock Against Racism prétend chapeauter les concerts rock et permet un brassage inédit à partir de 1976. Une militante de Chelsea se souvient qu’en 1977, « des jeunes Noirs venaient aux concerts punks, et des punks à des soirées reggae. Ce qui aurait été inconcevable un an auparavant.  » Des groupes comme Sham 69, The Ruts, The Clash, Steel Pulse, Stiff Little Fingers, Cockney Rejects s’impliquent à fond dans cette initiative. Lors des concerts des Specials, une partie infime du public skinhead verse ostensiblement dans la provoc’ nazie, jusqu’à se faire violemment éjecter par les militants antifas à Hatfield, en octobre 1979. Comble du comble, le groupe lui-même est accusé de complaisance. À chaque concert, les kids investissent la scène dans une ambiance bon enfant. « Après tout ils ont payé 3 livres, ils peuvent faire ce qu’ils veulent  », acquiesce le chanteur Terry Hall. Les fins de concerts deviennent tendues, des bastons éclatent, les groupes frisent la nervous breakdown, les salles ferment. Début 1981, l’insatisfaction générale va encore monter d’un cran à travers le pays.

Le 10 avril 1981, à Brixton, quartier jamaïcain de Londres au taux de chômage de 82 %, la police veut embarquer un jeune Noir grièvement blessé sur la chaussée. La foule le libère pour le conduire à l’hôpital. Les renforts arrivent et l’émeute éclate… En une nuit, une soixantaine de véhicules de police partent en fumée. 1 300 flics sont appelés pour imposer un état de siège. Jusqu’à l’été 1981, les émeutes vont se propager sporadiquement dans plus d’une trentaine de quartiers et de villes. Présentées calomnieusement par les médias et le gouvernement comme des émeutes raciales, elles fédèrent toute une population contre son véritable ennemi immédiat, la police. « All Wi Doin Is Difendin’  » (« Nous ne faisons que nous défendre ! »), chante Linton Kwesi Johnson. Quant à l’ultime morceau des Specials, « Ghost Town », il sert de bande son crépusculaire à la chape de plomb qui s’instaure sur les villes anglaises. La danse macabre des années 80, vouées au culte du profit et au renoncement, va pouvoir commencer.

Article publié dans CQFD n° 41, Janvier 2006.






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