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CQFD N°010



L’Europe traque les Roms

Mis à jour le :15 mars 2004. Auteur : Hervé Gouyer.

Ils ne sont que quelques milliers en France mais n’en sont pas moins dans l’œil du cyclone sécuritaire : les Roms des pays de l’Est, discriminés chez eux, indésirables chez nous et tranquilles nulle part. Tour de vue européen.

Le 22 janvier 2003, alors que l’Assemblée nationale s’apprêtait à serrer un peu plus la vis aux gens du voyage, le député socialiste Serge Blisko en profitait pour remettre une couche de crème sur le vieux spectre de « l’invasion » étrangère : « En 2004, l’Union européenne s’ouvrira à des pays comme la Roumanie, la Slovaquie et la Hongrie, où de fortes minorités roms vivent dans un état d’infériorité économique, sociale et culturelle très accusé. Légiférons-nous en pensant à ce qui va se passer en 2004, c’est-à-dire au déferlement quasiment inéluctable de dizaines de milliers de personnes ? » On peut comprendre que le député soit soucieux de protéger le pare-brises de sa voiture contre les hordes de pauvres armés de pschit-pschit. Mais tant qu’à se faire des frayeurs, autant pousser l’effort jusqu’à se demander pourquoi ils sont là. Sûrement pas par fascination pour les essuie-glaces. Sur les 5 à 8 millions de Roms vivant en Europe, 80 % se concentrent en Hongrie, Bulgarie, Slovaquie, Roumanie et ex-Yougoslavie, où ils constituent la minorité ethnique à la fois la plus importante et la plus miséreuse. Virés des terres restituées aux paysans et des usines d’Etat fermées ou privatisées, ils connaissent un taux de chômage qui culmine volontiers à 80 %. En Slovaquie, un tiers d’entre eux, soit 150 000 personnes, s’entassent dans 620 bidonvilles, où des émeutes ont éclaté en février. En Roumanie, un rapport des Nations Unies affirme que leurs conditions de vie sont comparables à celles de l’Afrique subsaharienne. Dans ce pays, où ils ont été esclaves jusqu’en 1864, quatre statues du Maréchal Ion Antonescu - qui organisa leur déportation entre 1939 et 1945 - sont toujours debout à Bucarest et les médias amplifient sans scrupules les préjugés racistes. Au Kosovo, les quartiers roms ont été presque tous détruits en juin 1999. Dans toute l’Europe de l’Est, le retour du capitalisme - parfois conjugué à la guerre - ont ravivé les logiques séculaires de ségrégation, voire de persécution. Les routes qu’ils empruntent aujourd’hui ne sont plus celles du voyage mais de l’exil. Sédentaires pour la plupart depuis le XIXe siècle, ils viennent chercher refuge en Europe de l’Ouest lorsque la faim ne leur laisse plus le choix. Comme à leur habitude, les pays « d’accueil » réagissent en musclant leur arsenal répressif. Aucun responsable - et Blisko non plus - n’est intervenu pour que l’adhésion des pays de l’Est à l’UE soit réellement conditionnée à une politique moins discriminatoire envers les Roms.

En France, ils ne sont que quelques milliers. Peu importe : réduits au rôle d’épouvantails, ils font l’objet depuis le printemps 2002 d’une véritable campagne de propagande. « Comment se fait-il que l’on voit dans certains de ces campements tant de si belles voitures alors qu’il y a si peu de gens qui travaillent ? », se demandait Sarkozy ingénument. Le 30 août 2002, le super-ministre d’Intérieur se rendait à Bucarest en compagnie de Dominique Versini, secrétaire d’Etat à la « lutte contre la précarité et l’exclusion » en novlangue raffarinesque. Selon les termes de l’accord signé dans la foulée, la France paie les billets d’avion des expulsés et la Roumanie fournit les escortes policières sur les appareils de la compagnie Tarom. L’accord prévoit en outre que tout citoyen roumain arrêté pour avoir commis un délit en France verra tous ses biens confisqués à son retour. Evidemment, ces mesures sont censées dissuader fortement ces criminels qui, comme chacun sait, possèdent des palaces construits avec l’argent des horodateurs parisiens et dans lesquels des roitelets aux dents en or coursent d’affriolantes femmes en robes multicolores… Les menaces sarkoziennes les impressionnent tellement que, selon Médecins du Monde, qui les suit depuis dix ans en région parisienne, « ils reviennent presque toujours dans des délais de trois à six mois ». Du coup, les campagnes médiatiques de stigmatisation redoublent de virulence en Roumanie, où l’on s’imagine que les Roms sont responsables du report de l’entrée du pays dans l’Union européenne. Encouragées par Sarkozy, les autorités roumaines ont donc décidé en novembre 2002 de confisquer son passeport à tout individu accusé de vagabondage ou de mendicité. De plus en plus de Roms, bien que remplissant toutes les conditions requises, sont refoulés aux frontières roumaines au moment de sortir. Trois jours après la visite de Sarko, les autorités françaises initiaient à Choisy-le-Roi le grand bal des rafles et de destruction des squats et campements de Roms. Puis c’était au tour de Saint-Ouen l’Aumône, Lieusaint, Montreuil, Achères, Saint Denis, Argenteuil, Montreuil, Vaulx-en-Velin… D’août 2002 à mai 2003, le bilan des opérations se chiffre à 1 500 personnes évacuées de leurs lieux de vie, entre 100 et 120 placées en centre de rétention, dont une trentaine renvoyées en Roumanie - un résultat peu probant au regard des rodomontades ministérielles et des 1 200 policiers, gendarmes et CRS mobilisés. Aujourd’hui, dans un jeu de chaises rien moins que musicales, les Roms continuent de tourner dans les mêmes villes - en attendant la prochaine rafle.

Hervé Gouyer

Publié dans CQFD n°10, mars 2004.






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L’Europe traque les Roms
Juju10 | 5 février 2013 |
Vous lire m’a véritablement poussé à vous suivre, à bientôt ! Joul contributeur pour plombier
 

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