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CQFD N°041


POISON AND CO

LES SEMENCIERS S’ARRACHENT AUSSI

Mis à jour le :15 janvier 2007. Auteur : Gilles Lucas.

Malgré les décisions de justice, les saisies et la propagande, la cause anti-OGM est ici toujours soutenue, même passivement, par une majorité de la population. Au point que le premier semencier européen décide de plier bagage. Direction l’Inde. Repli stratégique, chantage à l’État français ou victoire des faucheurs ? La « route des Indes » peut-elle encore changer la face du monde ?

LE 20 JUILLET 2006, le groupe Limagrain communique : « Limagrain, quatrième semencier mondial […] vient de s’engager dans une alliance stratégique avec Avesthagen (Avestha Gengraine [sic] Technologies), leader indien en biotechnologies appliquées à la santé, en vue de développer, conjointement, des activités de création et commercialisation de semences et d’ingrédients céréaliers adaptés au marché indien.  » Et d’avouer : « Cette alliance permettra […] d’apporter des solutions pour faire face aux difficultés rencontrées pour conduire sereinement des recherches sur les OGM en Europe.  » Limagrain n’est pas le premier semencier à s’intéresser au sous-continent indien. La proie est appétissante. Conséquence de la « révolution verte » mise en marche dans les années 60 par le gouvernement, les paysans ont adopté, sans en avoir les moyens, des techniques destinées aux grandes exploitations. Poussés à investir pour s’équiper, ils se sont endettés pour passer des cultures vivrières à la monoculture du riz ou du coton, quitte à devenir totalement dépendants des firmes agroalimentaires qui leur vendent semences, engrais et produits de traitement. Aggravant une situation déjà dégradée, les accords de 1997 entre l’État indien et l’OMC portent un coup violent aux producteurs de coton. La réduction des taxes à l’importation fait chuter le prix du coton étranger et provoque une augmentation brutale du produit local. Les paysans s’appauvrissent et s’endettent encore plus. Les suicides se multiplient. Les semenciers OGMistes peuvent alors investir le pays en se présentant comme les incontournables sauveurs.

En 2004, les autorités locales, sous influence des semenciers, se chargent de faire la promotion d’une graine miracle, présentée comme résistante aux parasites du cotonnier et nécessitant quatre fois moins de pesticide qu’une graine classique. Bien que la semence soit beaucoup plus chère, nombre de paysans y entrevoient une solution à leur situation catastrophique [1]. Mais à la fin de l’année 2005, force est de constater que la plupart de ces nouveaux plants ne résiste pas aux parasites. Une étude réalisée par l’Institut central de recherche sur le coton de Nagpur démontre que la teneur en protéine transgénique insecticide diminue lorsque la plante grandit. Cette teneur passe même sous le seuil d’efficacité après cent dix jours, alors que certaines variétés ont des cycles de cent quarante jours et au-delà. Les agriculteurs tentent alors de pallier cette inefficacité par l’utilisation de… produits chimiques. L’augmentation du prix des graines et des fertilisants, le coût des semences transgéniques ajouté à celui des insecticides aggravent encore la situation économique des paysans, qui doivent contracter de nouvelles dettes à des taux exorbitants, jusqu’à 25 %. Marie Perruchet, journaliste à RFI : « Une étude menée par l’État du Maharashtra montre que les paysans suicidés avaient une dette moyenne de 3 000 euros, soit près de quatre fois plus [que la moyenne générale]. Un producteur du Maharashtra réussit à mettre de côté en moyenne cent euros par an, une épargne déjà bien faible pour faire vivre une famille de cinq personnes.  » Dans l’État de Vidarbha, le nombre d’agriculteurs surendettés augmente et la majorité d’entre eux sont des paysans cultivant des OGM. Là, ajoutée aux mesures de dérégulation du libre-marché, la question de la dangerosité des OGM n’est plus une hypothèse d’expert ou une vague défiance. Leur caractère mortifère est d’ores et déjà à l’oeuvre. [2]

C’est donc en Inde que le semencier Limagrain espère dorénavant se livrer en toute quiétude à ses expériences. Bingo ! En décembre 1998, des paysans de deux États du sud de l’Union indienne, l’Andhra Pradesh et le Karnataka, brûlent des plants de coton génétiquement modifiés de Monsanto. En décembre 2005, l’État d’Andra Pradesh présente vingt rapports qui confirment que les paysans ont été abusés : marketing agressif, prix gonflés, chiffres de production trompeurs, etc., et menace Monsanto de procédure pénale si l’entreprise ne dédommage pas les agriculteurs. Des groupes d’activistes passent dans les villages, exposent aux paysans les méfaits des semenciers et démontrent que les fermiers cultivant du coton non OGM et utilisant des biopesticides font des bénéfices. Le 10 novembre 2006, dans l’Alandurai Taluk, deux cents paysans, membres de l’Association des fermiers de Tamil Nadu et de l’Indian coordination committee of farmers movements, équipés de gants et de masques de protection, détruisent quatre-vingt-sept ares de plants de riz BT expérimentés par Mahyco-Monsanto. Le 24 novembre, le gouvernement du Chattisgarh décide de détruire un champ à la périphérie de Raipur, où du riz transgénique est expérimenté sans autorisation. Les paysans organisés dans le mouvement Karnataka rajya raitha sangh (KRRS) comparent la diffusion des semences transgéniques à « une nouvelle agression impérialiste » contre le tiers-monde. Le professeur Nanjundaswamy, un des fondateurs KRRS, précise : « Il n’y a pas de différence avec les produits britanniques brûlés autrefois. Lors des luttes anticoloniales du début des années 40, on demanda à Gandhi si incendier des trains de marchandises était un acte de violence. Il répondit que non, ils n’étaient pas comparables à des trains de voyageurs.  » Pour mémoire, c’est une délégation de ces mêmes paysans qui a participé à la destruction de plants de riz transgénique lors d’une intervention au Cirad de Montpellier le 5 juin 1999. Une manière de dire aux semenciers : « Vous vouliez de la mondialisation ? Vous allez en avoir ! »

Article publié dans CQFD n° 41, Janvier 2006.


[1] Une information publiée le 11 août 2005 par Reuters affirme que les surfaces de cultures de coton transgénique représentent 90 % des surfaces totales dans l’État du Gujarat, 75 % dans l’État du Maharashtra et 60 % dans le nord de l’Inde.

[2] Selon un rapport du ministère de l’Intérieur, entre 1997, date d’application des accords OMC réduisant les taxes sur le coton d’importation, et 2003, 100 000 fermiers se sont suicidés. Principales causes : l’endettement et les phénomènes climatiques, aggravé ces dernières années par l’offensive des semenciers.





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