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CQFD N°041


« HAINE DE SOI » ET PENSÉE UNIVERSELLE

DIASPORA CONTRE SIONISME

Mis à jour le :15 janvier 2007. Auteur : Nicolas Arraitz.

Ce Juif est-il antisémite ? Selon Pierre Stambul, président de l’Union Juive Française pour la Paix [1], le principal fauteur de troubles au Moyen-Orient, c’est le sionisme, avatar des idéologies nationaliste et coloniale du XIXe siècle européen. Autour d’un café brûlant, CQFD l’a écouté d’une oreille passionnée.

CQFD : Peux-tu nous parler de votre engagement, ici et au Proche-Orient ?

Pierre Stambul : L’UJFP était toute petite à sa fondation en 1994. Puis, avec la deuxième Intifada, les gens sont arrivés par dizaines. On s’interrogeait les uns les autres : « Et toi, pourquoi es-tu là ?  » À tous, le « J » posait problème. J’avais écrit un article au vitriol dans une revue juive en 1982, lors du massacre de Sabra et Chatila. Je posais cette question : comment des gens qui se veulent les descendants des rescapés d’Auschwitz peuvent-ils faire ça ? Les sionistes, comme les nazis, ont donné du Juif une définition rigoureuse, et d’après ces définitions - raciale pour les nazis et nationalisto-religieuse pour les sionistes -, je suis juif à 100 %, bien qu’athée et non circoncis. Mais jamais il ne m’était venu à l’idée de coller un « J » sur mon activité publique. Alors pourquoi maintenant ? D’abord pour dire « Pas en notre nom. » Les massacres, les humiliations, une société qu’on avilit, l’ethnocide dont parle Warschawski [2] : « Pas en notre nom !! » Juif, sioniste ou Israélien sont des choses bien différentes. Le fait qu’il y ait une captation de tous les Juifs pour en faire des supporters des tankistes ou pour faire un portrait du judaïsme dont l’aboutissement serait l’assassinat du petit Mohammad devant la colonie de Netzarim à Gaza, c’est affreux. Dans mon éducation juive, le fascisme c’est le mal absolu. Et le colon ou le tankiste qui vont dans les territoires et tirent sur la population, pour moi, ce sont des fascistes.

Et la Shoah comme alibi excusant l’ethnocide palestinien ?

L’utilisation de la victimologie juive est une autre de nos motivations. Je suis ashkénaze, mon père a été déporté, ma mère a été la seule rescapée de sa famille, les autres ont disparu, on ne sait ni où ni comment. Il n’est pas acceptable que cette douleur soit récupérée par un discours fou, vieux de 2000 ans, qui dit que nous ne pouvons vivre qu’entre nous, que tout le monde veut nous tuer, que l’intégration est impossible. Il y a là non seulement une récupération de nos morts, mais aussi une menace sur notre citoyenneté. Les Juifs ont en France une place dont ne jouissent pas encore d’autres communautés immigrées, et ce au terme de deux siècles de combat pour l’égalité des droits, pour la laïcité. Faire de nous les agents d’un ethnocide, c’est une menace pour ce que nous sommes. Donc, il y a cette volonté de dire « non, vous n’avez pas le droit de récupérer nos morts  ».

On ne peut plus critiquer Israël sans se faire taxer d’antisémite…

Mais les sionistes n’ont joué aucun rôle important dans la résistance au nazisme et à l’antisémitisme. Le seul lien qui existe entre le génocide et Israël, c’est que ce dernier n’aurait pas existé sans le premier. D’ailleurs, jusqu’au procès d’Eichmann, les Israéliens se contrefoutaient du génocide et décrivaient les déportés comme des résignés, en opposition à l’héroïque kibboutznik qui faisait « du désert un jardin  ». Ils opposaient les deux images. Une Juive antisioniste, Hannah Arendt, fut témoin du procès de 1961, et elle n’a pas seulement analysé la « banalité du mal », elle a aussi questionné l’État d’Israël en devenir. Israël a été dès le départ une négation du judaïsme diasporique. Les sionistes présentent la diaspora comme une simple parenthèse et les Juifs comme un peuple unique, presque une race. C’est historiquement faux. Je ne ressemble pas à un Falasha ou à un Yéménite. On a été mélangé aux divers peuples qui se sont convertis au judaïsme au gré de la diaspora. Pour les sionistes, la diaspora, ses cultures, ses langues - le judéo-arabe, le ladino ou le yiddish - sont sans intérêt. Ils les ont d’ailleurs remplacées par la langue religieuse, l’hébreu. Cette captation d’identité est insupportable.

Quelles relations avez-vous avec les dissidents israéliens ?

Nous avons une solidarité admirative avec la minorité anticolonialiste, comparable aux porteurs de valises de la guerre d’Algérie. Ses actes sont infiniment plus importants que ce qu’elle pèse numériquement. Je compare aussi ces militants aux Blancs anti-apartheid en Afrique du Sud. Par leur existence, ils permettent que les Palestiniens voient que c’est une idéologie qui est à l’oeuvre contre eux, non une race. Les refuzniks, par exemple, font preuve d’un courage remarquable en rendant publique leur insoumission au service militaire. Je songe aussi aux jeunes Anarchistes contre le mur : Matan Cohen avait seize ans quand il a commencé. Il y a eu une tradition libertaire juive aux États-Unis et en Europe, mais en Israël, c’est nouveau. Ces jeunes ont réinventé une pensée critique et ils vont chaque semaine manifester contre le mur, des deux côtés. Je songe à Uri Avneri, le fondateur du Bloc de la paix (Gush Shalom) : ancien de l’Irgoun (extrême droite), il a fait de la prison pour avoir rencontré Arafat à une époque où c’était interdit. Il y a des groupes binationaux, et le parti Hadash (communiste), qui a des députés juifs et palestiniens. Sans oublier les Femmes en noir. Ce n’est pas énorme : cet été, les manifs contre la guerre au Liban ont réuni tout au plus 12 000 personnes. Mais l’UJFP se veut le pendant de cela. Nous pensons aussi qu’il est important qu’il y ait ici une composante juive dans le soutien à la Palestine. Cette guerre n’est pas religieuse. Elle porte sur des valeurs universelles, comme le refus du colonialisme. Et le mouvement pro-palestinien en France a besoin qu’on martèle que Juif, Israélien et sioniste, ce n’est pas pareil. Certains font la confusion innocemment, mais d’autres pas… Il faut expliquer que le sionisme n’est pas une tare congénitale du judaïsme.

Vois-tu une issue à l’impasse actuelle ? Est-il encore possible d’imaginer un seul État laïque où cohabiteraient Juifs et Arabes ?

En 1988, l’OLP a fait un pas incroyable en disant : « la Naqba [3] a été un crime contre l’humanité, mais voilà, nous avons perdu ; la communauté internationale a reconnu Israël dans ses frontières de 1949, c’est-à-dire 78 % de la Palestine historique, on l’accepte ; on demande un État palestinien sur les 22 % restants. » C’est un compromis qui tient compte du rapport de force et permet de faire reconnaître l’existence du peuple palestinien. Jusque-là, on ne parlait que d’Arabes… Avant cela, l’OLP défendait l’idée d’un seul État laïque. Aujourd’hui cette idée paraît utopique. Mais l’idée des deux États l’est tout autant… Alors ? La fin symbolique de la guerre d’Algérie, côté français, c’est la fusillade de la rue d’Isly. L’État tire sur les Pieds-noirs et l’OAS pour leur signifier « On va lâcher l’Algérie et vous ne nous en empêcherez pas.  » L’équivalent en Israël serait que Tsahal tire sur les 450 000 colons de Jérusalem-Est, de Cisjordanie et du Golan. Mais même Rabin, entre les accords d’Oslo et son assassinat, a installé 60 000 nouveaux colons.

Les thèses « transféristes » du ministre Avigdor Liebermann, qui dit qu’il faut « finir le travail » commencé en 1948 et expulser tous les non-Juifs du pays, gagnent du terrain. Y a-t-il des voix sionistes discordantes ?

Il y a quatre ans, Abraham Burg, Juif religieux et président travailliste de la Knesset, a dit : « Israël se veut État juif et État démocratique, il faudra qu’il choisisse. S’il est démocratique, dans dix ans, les Palestiniens seront majoritaires entre Méditerranée et Jourdain et il n’y aura plus d’État juif. S’il reste juif, c’est qu’on aura maintenu un système d’apartheid et c’est contraire à nos valeurs.  » Cela a fait l’effet d’une bombe. Le résultat a été l’évacuation de Gaza : « Si on leur laisse Gaza, les Palestiniens ne seront plus majoritaires chez nous.  » Par la même occasion, Israël a créé le laboratoire d’une fausse indépendance palestinienne. Alors, deux États ? Quelques cantons, Jénine, Bethléem, Naplouse…, coupés en deux par des colonies, reliés par des tunnels construits par Bouygues… Et on passe des 22 % des accords d’Oslo à même pas 11 %… On y entasserait plus de 1 000 Palestiniens au km2. Les terres cultivables restant aux colons, on pourrait dire : « Vous voyez, ils sont juste bons à s’entretuer.  » Voilà le projet unanime de la classe politique israélienne : un État palestinien réduit à une série de bantoustans. Un seul État ? Nous disons que la paix ne peut se faire que sur la base de la justice et du respect du droit. La forme étatique que ça doit prendre, et comment régler le droit inaliénable des réfugiés à exercer leur droit au retour, cela appartient aux négociateurs. Encore faut-il qu’Israël accepte de négocier d’égal à égal, ce qui n’a jamais été le cas. Mais qu’il y ait un ou deux États, l’utopie meurtrière du sionisme devra disparaître. La société israélienne devra se « dé-sioniser ». Le concept d’État juif est un cauchemar. L’idée de regrouper sur une base communautaire et raciale les Juifs du monde entier, en faisant de ceux qui ne veulent pas émigrer des traîtres, et de ceux qui émigrent des colons, c’est un projet meurtrier. Le fait que moi, je puisse aller là-bas demain et devenir citoyen israélien, alors qu’un Palestinien reste un étranger dans son propre pays, privé des droits les plus élémentaires comme celui de circuler, ce cauchemar doit disparaître.

Les cultures de la diaspora sont-elles une réponse à l’idéologie sioniste ?

Certains membres de l’UJFP tiquent sur le mot diaspora, qui veut dire dispersion. Ils craignent que ne pointe derrière lui la reconnaissance d’une prétendue centralité d’Israël. Les Juifs, c’est quoi ? Ce sont des peuples qui ont une communauté de destin liée à une religion. Les Juifs espagnols étaient espagnols. Les Juifs Falashas étaient éthiopiens, ceux d’Irak irakiens. Les Juifs d’Europe centrale, étaient-ils des citoyens de l’Empire romain convertis ou des exilés de Palestine ? Il y a eu sûrement un peu des deux. Pour comprendre la barbarie moderne, il y a un travail urgent à faire sur la question de l’identité. On l’a vu lors de l’explosion de l’ex-Yougoslavie : des intellectuels présentaient les Serbes comme un peuple de victimes. Mais quand Milosevic glorifiait les héros de la bataille de Kosovo Polé contre l’Empire ottoman, il oubliait de dire que la moitié d’entre eux étaient albanais. De la même façon, l’histoire du judaïsme contredit l’idéologie sioniste. Simplement, il y a toujours eu chez les Juifs des partisans de la fermeture pensant que « nous ne pouvons vivre qu’entre nous  ». Les auteurs de la Bible en faisaient partie. Et puis il y a toujours eu les partisans de l’ouverture et de l’universalisme. Vidal-Naquet a décrit le siège de Jérusalem par les Romains, il y a 2000 ans, avec une guerre civile entre Juifs : les Zélotes (qui seraient un peu les colons aujourd’hui), tuent les Juifs romanisés. Et lors de l’exode consécutif à la destruction du Temple, la moitié des habitants restent. Ce sont souvent des Juifs romanisés, qui deviendront les Palestiniens.

Les Palestiniens descendants des Juifs anciens ?

Si on faisait une analyse ADN, on aurait des surprises ! Entre un Juif russe et les ossements d’une tombe de l’âge de fer sur une colline de Jérusalem, il y a peu de chose en commun. On sait que les Juifs d’Afrique du Nord sont des Berbères judaïsés ou des Juifs expulsés d’Espagne. Le judaïsme est une construction historique, qui a gardé une référence mentale et religieuse avec la Palestine, mais qui n’a aucun lien charnel avec elle. Le travail sur l’identité est donc primordial. Pour nous, Juifs européens, il y a eu l’Émancipation : à partir de 1750, les Juifs commencent à sortir des ghettos. Au début en se convertissant (comme les Mendelssohn, les Heine, les Marx…), puis en acquérant la citoyenneté grâce aux révolutions. Nombre d’entre eux ont accédé à des postes de responsabilité. Dans les années 1880, les Juifs d’Europe de l’Est, qui étaient majoritairement des prolétaires et des colporteurs, ont embrassé les idées révolutionnaires et universalistes. Mais le sionisme a tiré un trait sur cet héritage égalitaire et laïc. Ce qui s’est construit en Israël est une négation de cet héritage ! Le sionisme n’a gardé que la dimension messianique. « Une terre sans peuple pour un peuple sans terre  » : un présupposé monstrueux, seulement acceptable par l’idéologie nationaliste et coloniale. Là où le nazisme et le stalinisme ont échoué, le sionisme a « réussi » : créer un homme nouveau, un être coupé de ses racines et de son histoire, dont on peut faire un barbare…

Les sionistes de gauche répliqueront que l’utopie des kibboutz tient de cet héritage…

Je peux parler des kibboutz : j’ai été sioniste, je suis parti là-bas à seize ans, juste après la guerre des Six Jours. J’ai travaillé dans le kibboutz Sede Boqer (celui de Ben Gourion), dans le désert du Néguev. Un kibboutz athée, on y travaillait le samedi, on mangeait du porc. Un kibboutz égalitariste, où il n’y avait pas d’argent. Or, qu’advient-il d’une utopie lorsqu’elle est mêlée au colonialisme ? Premier hic : ce kibboutz, comme tous les autres, était hypermilitarisé. Il n’y avait plus de goupillon, mais il restait le sabre. Et puis il y avait le racisme anti-arabe, à fleur de peau. Ces kibboutz, qui étaient déjà hors norme à l’époque, ont disparu. Ils sont devenus des entreprises capitalistes high-tech. Comment veux-tu qu’un îlot de socialisme puisse survivre s’il est basé sur la négation de l’autre ? Comment cette utopie-là aurait-elle pu prospérer en vase clos, dans une communauté assiégée, basée sur la croyance qu’elle est le peuple élu ?

Que penses-tu de l’utilisation de l’antisémitisme par la propagande sécuritaire en France ? Et du rôle de « bélier » qu’on veut faire jouer aux Juifs dans ce « choc des civilisations » à usage domestique ?

La France est le maillon faible du sionisme : très peu de Juifs français sont partis peupler Israël. Depuis quelques années, une pression est exercée, visant à dépeindre ce pays comme un foyer d’antisémitisme. Et puis, il y a une volonté pernicieuse de présenter les Juifs comme étant du côté de « l’ordre républicain ». Pourtant, il n’y a pas encore si longtemps, nous étions considérés comme inassimilables. Les « parias » d’hier sont instrumentalisés pour justifier le racisme et les discriminations d’aujourd’hui. L’absence des institutions juives dans la défense des sans-papiers n’en est que plus scandaleuse. Toutes les institutions communautaires ou religieuses ont manifesté leur refus d’une immigration jetable, sauf le consistoire et le CRIF [4]. Pourtant, la police venant chercher des gosses dans les écoles, ça devrait éveiller des souvenirs douloureux, non ? Nous sommes engagés dans la défense des sans-papiers et nous le faisons au nom de notre histoire.

Propos recueillis par Nicolas Arraitz.

Article publié dans CQFD n° 41, Janvier 2006.

A lire également, ANTHOLOGIE DE LAIT ET DE MIEL accompagnant cet article.


[1] www.ujfp.org et la revue De l’autre côté.

[2] Michel Warschawski, fils du grand rabbin de Strasbourg, est un militant anticolonialiste. Il se considère comme passeur de frontières et a fondé le Centre d’Information Alternative, association palestino-israélienne.

[3] Naqba, « la catastrophe ». C’est la destruction de la Palestine en 1948. Une opération de nettoyage ethnique, avec 750 villages rasés, 800 000 Palestiniens expulsés, sous l’oeil indifférent des Nations unies.

[4] Conseil Représentatif des Institutions juives de France.





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