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CQFD N°041


DE NOTRE CORRESPONDANT PERMANENT AU PÉNITENCIER

NOËL AU LABO, PÂQUES AU FRIGO

Mis à jour le :15 janvier 2007. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

Encore plus qu’au-dehors, Noël en zonzon file le bourdon. Les boules qui ne décorent pas le sapin prennent d’autant plus de place au fond de la gorge. Taquine, l’administration pénitentiaire est allée y voir de plus près en distribuant pour Noël des batônnets de prélèvement ADN en guise de cadeau.

NOËL APPROCHE. Et au plus profond des cachots, une ambiance de festivité frelatée se répand telle une odeur nauséabonde. Bientôt le nouvel an. Mais de ce côté-là du mur, la Saint-Sylvestre n’a guère d’importance ni grande signification. Pour nous, la nouvelle année débute le jour anniversaire de l’incarcération. Ici plus qu’ailleurs, la joie sur commande des adorateurs du petit Jésus a un côté obscène. Les guirlandes et les flonflons nous refilent sacrément le bourdon. Certains congénères s’enferment des jours durant. D’autres jouent la comédie de ce bonheur artificiel débarqué du dehors et dégoulinant des écrans télé. Mais la plupart s’attache à l’insipide quotidien répété jusqu’à la nausée. Rien ne doit être bouleversé. Noël et le premier de l’an ne seront rien d’autre que deux dimanches supplémentaires. Des jours de prison morte. Pourtant, à l’approche des fêtes, l’administration nous a préparé une surprise en guise de cadeau exceptionnel. Nous avons droit au prélèvement d’ADN dans le cadre du grand fichage national de la population « à risque ».

Tout a commencé par le placardage sur les coursives d’un avertissement menaçant : « Note à l’attention de la population pénale, objet : prélèvement FNAEG… Il m’apparaît opportun de vous rappeler les dispositions s’appliquant à cet égard.  » Le ton se fait jubilatoire à l’énoncé des articles de loi « 706-56 alinéa 1 et 2, 706-56 II alinéa 4… » Pour les récalcitrants qui oseraient s’opposer au fichage, il est clair que le tarif se paiera comptant et plein pot. « Lorsque ces faits sont commis par une personne condamnée pour crime, la peine est de deux ans d’emprisonnement… Les peines prononcées se cumulent, sans possibilité de confusion, avec celles que la personne subissait. » Sans parler des suppressions automatiques de grâce et tout le bazar, des années de rallonge. Déjà quelques prisonniers payent le coût pour des refus antérieurs. Le jour dit, par paquets de trois ou quatre, les gars solidement escortés remontent le couloir central. Les surveillants d’étage se baladent avec des listes. Très pépère, le maton me prévient : « Si vous refusez, c’est con vous perdrez vos grâces !  » Il n’a pas tiré le bon numéro et je me fous de sa gueule. « En vingt ans, ils n’ont pas été très généreux, je n’ai eu droit à rien, ni un jour ni une heure…  » Dans mon cas, c’est clair, je ne risque rien. La perpette m’a placé en dehors des lois. Et c’est d’autant plus vrai après la création l’an dernier d’un JAP (Juge d’Application des peines) spécialement chargé des dossiers politiques. Le guignol me libèrera quand il recevra l’ordre de me libérer et basta. Le reste n’est que dissimulation et mascarade. Quant à mon ADN, ils l’ont depuis des années…

« Votre nom, c’est Rouillan ?… Comme Rouillan ?… »

Quoi qu’il en soit, je décide d’aller voir de plus près cette cérémonie. Et je ne suis pas déçu. Le parloir avocat, faisant office une fois par mois de tribunal d’application des peines et les jours de visite de lieu retiré pour les couples amoureux, a été transformé en annexe de la maison poulaga. Sept ou huit lardus besognent en bras de chemise devant des écrans. Une véritable petite ruche de Ribouldingue ! À l’ancienne, un lourdaud civilement vêtu d’un pantalon camouflage me passe au piano. Son voisin plus délicat me flashe sous toutes les coutures. De l’autre côté du bureau, un apprenti Maigret me questionne : « Votre nom c’est Rouillan ?…  » Il toussote. « Comme Rouillan ?…  » Je souris : « Ça s’écrit pareil, mais je n’ai rien à voir avec lui…  » Il lève un regard de merlan frit, à peine si je décèle un reproche poli : « Te fous pas de ma gueule. » Je croise Bébert entre deux portes. En quelques mots, il me vante le croustillant de l’inspectrice soutirant la salive. « Si tu avais vu le gros René, ses yeux roulaient comme des billes. À tous les coups, il imaginait une prise de mucus beaucoup moins artificielle !  » En m’asseyant, je confirme d’un clin d’oeil, la gigolette est plutôt gironde. D’ailleurs, elle débarque de Bordeaux. « Ne touchez pas le test ou je recommence tout depuis le début !  » Et joignant le geste à la parole, la fliquette me claque la main comme à un enfant turbulent. Experte, elle me plante le bâtonnet dans la gorge et vas-y que je te frotte. Drôle de sensation. Je me remémore les images de Saddam Hussein après sa capture. Comme les Ricains, ici ils sont aussi conscients de l’humiliant de cette opération. Pareille à la prise de corps par une fouille à nu, à l’imposition d’écrou et à tout le petit folklore de la répression des pauvres. Durant toute cette opération, je note le détachement des flicards. Comme s’il s’agissait d’une besogne comme une autre. Il n’y a décidément aucun esprit critique chez ces gens-là. On leur demanderait comme il y a soixante ans de nous tatouer un numéro d’identification sur l’avant-bras ou de nous marquer au fer rouge au beau milieu du front comme au temps des galères, ils le feraient avec leur conscience proprette de défenseur de l’ordre. Ficher deux ou trois millions de sous-citoyens et autres moins- que-rien ne les impressionne pas plus que ça. Ils obéissent. Ils sont si obéissants !

Mais le plus important avec l’ADN, c’est son côté imparable, une sorte de fatalité de la menace judiciaire et d’arme répressive absolue. Si un jour, les chaussures à clous ont le besoin impératif de se débarrasser d’un clampin trop gênant et peu catholique, un test ADN positif suffit et le compte est bon. Terminarès, les témoins vert-de-gris et les fausses expertises balistiques. Et le capitaine Barril ne se fatiguera plus à cacher armes et explosifs dans les placards. Un cheveu, un prélèvement microscopique, si peu de chose, finalement, et l’indésirable partira subito presto en zonzon pour le grand voyage. Quel magistrat contestera un test scientifiquement irréfutable ? Aucun, bien évidemment. Et que dire de la fascination des Ducon la Joie par les deux mots accolés : « Police scientifique » ! Ça fait tellement allemand ! D’ailleurs je me demande pourquoi les autorités n’ont pas forcé le terrorisme ordinaire en employant le terme original : « Wissenschaftlich polizei ».

Au retour, nous sommes tombés sur le Club de prière préparant la messe de Noël. Cette année encore, elle sera illuminée par la présence de l’évêque de Lourdes. Un gars nous dépasse, chargé d’une belle brassée de houx et de laurier. Près de la scène, Hiro-Hito fignole la crèche alors que Max lorgne avec envie la paille dorée du berceau divin. Après l’office, il la récupèrera pour protéger du gel ses rosiers. Dans un coin, celui que l’on appelle le sous-marinier décore le sapin. Des boules rouges, une étoile en alu tout au sommet et dix mètres de guirlande électrique. Il branche. Le spectacle le met dans tous ses états. Il fait deux tours de l’arbre et le débranche en bougonnant. Avec une bordée d’injures, il renouvelle trois fois l’opération. On finit par l’interroger. « Ben merde, vous ne voyez pas que ça déconne… Ça s’allume, ça s’éteint…  » Mon voisin me souffle dans le cou : « À lui, inutile de lui tirer l’ADN, vaudrait mieux lui en injecter une belle dose !  »

Article publié dans CQFD n° 41, Janvier 2006.






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