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CQFD N°010



Ca ne dure jamais que depuis mille ans…

Mis à jour le :15 mars 2004. Auteur : Claire Auzias.


Ils sont originaires de l’Inde. Ils se nomment eux-mêmes des Roms, ou plus précisément Roma, au pluriel : les « hommes véritables », par opposition à nous autres, les « Gadjé ». Grâce à la linguistique, on connaît les itinéraires qu’ils ont suivi depuis leur grande migration vers l’Ouest. Ils sont présents sur notre continent depuis un millénaire, et en Europe occidentale depuis le XVe siècle. C’est dire si Roms et gadjé ont eu le temps de s’apprivoiser. Et pourtant non : de génération en génération, de royaume en province, de décret en affiches, de ministre en préfet, de paysan en citadin, de ville en bourgade, de terrain vague en décharge municipale, on vit toujours à l’heure du rejet. Avec les Roms, on ne risque pas de se tromper : personne n’en veut. Certes, durant les cinquante premières années de leur installation en Europe, les Roms furent bien reçus en maints endroits et, jusqu’à la Révolution française, ils s’acoquinaient volontiers avec quelque nobliau pour festoyer à l’ancienne. En ces siècles où nul ne s’aventurait sans armes sur les routes, les Roms en arboraient quantité. Dès le XIXe siècle, ce sont les artistes qui prennent leur défense. Baudelaire installe définitivement les Roms dans la symbolique moderne : ils deviennent les figures du désordre nécessaire, la chimère, la promesse d’un au-delà à l’ennui bourgeois. En même temps, les pouvoirs devenus publics s’acharnent contre eux. Il s’agit de discipliner tout ce qui bouge et de contrôler la population toute entière. Cette poignée d’errants - car leur nombre est ridiculement petit - signe l’inachèvement de ce projet, reconduit de gouvernement autoritaire en gouvernement despotique. A chaque révolution de palais, on note un contrecoup sur les Roms et les mesures se font de plus en plus drastiques.

Dans la restauration politique actuelle, les Roms font une belle cible : ils ne sont pas entrés de plein droit dans la rhétorique citoyenniste, leur intelligentsia est minuscule et personne ne les défend réellement. Eux-mêmes restent à jamais marqués du sceau de leurs persécutions historiques et n’ont pas encore redressé la tête dans la réappropriation de leur dignité. Le FN les utilise comme hommes de main et mercenaires contre les Maghrébins et les partis majoritaires, en cas de besoin électoral, cautionnent toutes les transgressions légales dès que de Roms il s’agit. Ainsi, dès qu’il y aurait lieu d’appliquer la loi, une nuée de bourgeois se dresse en pétition contre la menace de construction d’une aire de stationnement. Les Roms partagent cet incivisme avec les fous et les prisonniers. En région PACA, les expulsions brutales pleuvent depuis l’ouverture de la campagne des cantonales de 2004. Sur la commune d’Aix-en-Provence, il n’y a pas d’aire légale de stationnement. Les Roms qui transitent par là sont donc de facto contraints à l’illégalité par l’illégalité de la ville elle-même. Lorsqu’ils entreprennent les démarches nécessaires, ils ne sont reçus ni à la préfecture ni à la ville. Depuis des lustres ce schéma se reproduit dans l’ensemble du pays, parce que les pouvoirs publics misent sur l’ignorance des traitements infligés à cette population pourtant française. Que dire alors de la façon dont sont pourchassés les Roms émigrés d’Europe de l’Est ? Hélas, aucune jonction ne se fait sur le terrain de la lutte commune entre Tsiganes français, gens du voyage et Tsiganes étrangers. De plus, les Tsiganes abandonnés à la charité publique n’ont pas d’interlocuteur : soit des curés plus ou moins déguisés, soit des gendarmes non moins grimés, humanitaires ou altruistes de bon aloi. Argument publicitaire commode, les Roms de France font les frais de la bêtise sécuritaire nationale, sans le moindre bouclier protecteur.

Claire Auzias

(auteur de Les funambules de l’histoire, les Tsiganes entre préhistoire et modernité, éditions La digitale, 2004)

Publié dans CQFD n°10, mars 2004.






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