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CQFD N°041


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

RÉVEILLON AU TURBIN

Mis à jour le :15 janvier 2007. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


NOUS AUSSI nous sommes des « héritiers ». Les pères de la plupart de mes collègues faisaient les quarts. Comme nous, nos pères vivaient en horaires décalés et eux aussi travaillaient les nuits et certains soirs de réveillon. Pascal me raconte les réveillons de Noël où son père partait bosser et où la fête n’était pas au rendez-vous. Il se souvient aussi de sa mère qui passait la nuit de la Saint-Sylvestre à repasser le linge parce que son mari n’était pas là. Moi-même je me rappelle ces nuits de Noël où mon père partait au travail sur son Solex plutôt que de rester avec nous. Ce n’est pas que je sois un obsédé des fêtes imposées, mais quand le travail inflige cela, elles prennent une autre dimension. Et nous qui bossons, quand nous nous retrouvons à l’usine par ces nuits de liesse populaire, c’est comme une malédiction. C’est pire que de travailler un dimanche après-midi alors qu’il fait beau et que nous serions mieux ailleurs. En même temps, une fois qu’on est au boulot, avec les collègues, on se fait à l’idée qu’on est là pour huit heures et qu’il vaut mieux faire passer le temps le mieux possible. Les idées noires sont vite balayées.

Ces nuits-là, on est vraiment au minimum technique dans l’usine. Ce n’est plus pareil, c’est comme si on était libres (j’ai déjà parlé de ce sentiment qui nous envahit dans Putain d’usine). On est moins d’une trentaine à faire tourner l’usine, tous plus ou moins dispatchés dans les différents ateliers encore debout et en activité. En fait, les réveillons à l’usine se préparent à l’avance. S’il y a du personnel en trop (c’est de moins en moins fréquent), on tire au sort celui qui pourra rester chez lui, à charge pour ce bien-heureux de nous payer l’apéro. Ensuite on établit le menu. Au début que j’étais à l’usine, les repas étaient simples, Baaba proposait un couscous et tout le monde était content. Après, on a tous voulu des plats plus compliqués, plus en lien avec cette époque de l’année. D’autant qu’il n’est pas rare que dans chaque équipe se trouve un cordon-bleu, voire un ancien cuistot reconverti dans la chimie. Du coup les repas de réveillon à l’usine se sont quelque peu embourgeoisés - l’air du temps, peut-être ? Quand on arrive en poste pour cette nuit-là, c’est souvent en avance, pour permettre aux collègues que l’on remplace de rejoindre les leurs plus rapidement. On revêt vite nos bleus et on va faire notre boulot en vitesse, pour être tranquilles. Souvent la direction et la hiérarchie nous donnent peu de travail particulier à faire dans ces moments-là, mais parfois il arrive qu’il faille courir et manoeuvrer du matériel. La technique n’est pas toujours à la hauteur des ambitions et le matériel vieillit et se détériore. Une fois qu’on a fait le plus gros, si l’un de nous est détaché pour faire mijoter le plat principal, nous nous mettons tous à la tâche. On épluche les oignons, à en pleurer, on pousse le plat dans le minifour et on met même une nappe (en papier) sur la table du réfectoire : c’est pas tous les jours la fête. Vers minuit, voire 1 heure, lorsque tout est prêt, nous passons à table.

Ce moment est surtout prétexte à déconnades et à boire pas mal. Quelques copains sont même franchement éméchés ces nuits-là. Il ne faudrait pas que le nouveau règlement intérieur (qui autorise l’utilisation d’éthylotests) soit appliqué, on serait tous mal. Faudrait pas non plus qu’une turbine disjoncte ou qu’une fuite se produise, on ne serait pas au top dans cette usine classée à hauts risques. Bref, on rigole, on oublie presque qu’on bosse, et le temps passe. Vaudrait mieux pas qu’un chef pointe son nez. Une fois, un jeune contremaître, croyant bien faire, s’est pointé un 31 décembre à minuit avec des bouteilles de champagne. Les bouteilles ont été bien reçues - lui, beaucoup moins. C’est à qui racontera la vanne la plus énorme, ou à qui évoquera les souvenirs de copains partis en retraite ou décédés. Parfois (c’est arrivé à plusieurs reprises) on n’a même pas fini de manger lorsque l’équipe du matin vient nous relever, pas fraîche après une nuit sans dormir. On leur propose de partager une soupe à l’oignon, ou bien de trinquer avec nous… Et puis on peut enfin rentrer et quitter cette usine, où parfois surviennent encore ces moments conviviaux et hors du temps.

Article publié dans CQFD n° 41, Janvier 2006.






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