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CQFD N°041


TECHNICIENNE DE SURFACE

DANS LA CAGE A RITON

Mis à jour le :15 janvier 2007. Auteur : César Gibet.

Il est pas simple, le 64. Je l’ai connu grâce à Mme Dabo, que j’accompagnais sur sa première cage d’escalier. C’est pas simple, une première cage d’escalier. Le syndic ne nous avait pas tout dit : pas d’eau et pas de local pour ranger le matériel. D’ailleurs, il n’y avait pas de matériel non plus.

PREMIER CONTACT. « J’en ai rien à foutre de votre cage d’escalier ! Le taulier m’oblige de donner les clés, alors je donne les clés. Tu les prends et tu te casses. Et si tu les ramènes pas, c’est ton cul qui prend mon pied.  » M. Riton, le patron du bistrot d’à côté, nous souhaite la bienvenue. Propriétaire du fond mais pas des murs, il ne fréquente pas « la cage aux folles ». Alors pourquoi qu’il payerait le ménage pour « ces tantouses » ? Comme il n’y a ni robinet, ni cafoutche, il veut bien nous laisser nous servir en eau et entreposer le matos. Mais faut pas l’emmerder, Riton. « Chuis pas un cave. » Prudente, ma protégée est restée en retrait : on ne sait jamais, avec les buveurs d’anisette. « Merci, monsieur.  » On a les clés, le seau plein d’eau. Le coeur léger, nous entrons dans le site opérationnel du premier travail salarié de Mme Dabo.

Kaboul au temps du Mollah Omar : dix poubelles jonchent l’entrée. Le locataire du deuxième déboule. Mme Dabo prend une leçon de français gratis. Toutes les injures tendance du locataire excédé par ses « crevards de voisins  », son « empaffé de proprio  » et « ce pédé de Riton  » y passent. Il nous aura à l’oeil, on peut lui faire confiance. Mme Dabo s’en fiche, elle jauge déjà l’exiguïté des escaliers, la crasse sur la rampe, le délabrement des tommettes. Elle a le geste pro, Mme Dabo. Pendant que je négocie la question des sacs poubelle « qu’on devrait leur faire bouffer, à ces cochons  », elle a enfilé sa tenue de combat et tout viré sur le trottoir. Je promets au locataire de repasser souvent et, prudent, je ramène les clés au patron. Je commande un café. On cause. Il a bon fond, Riton. Il reconnaît que sans les rastaquouères, c’est pas ces feignants de jeunes qui accepteraient un boulot pareil. Attention, il est pas raciste, il a même un pote que sa mère elle est antillaise. Ils font le PMU ensemble. J’en profite pour demander si Mme Dabo peut laisser ses affaires dans un coin du bistrot. Grognement. J’insiste pas.

Deuxième rencontre. Une semaine plus tard, 11 heures du matin, café chez Riton. Pas de bol, c’est son beau-frère qui tient la boutique et Mme Dabo est déjà partie. Je crains le pire. J’emprunte les clés « pour vérifier le travail de la technicienne », maison sérieuse oblige. C’est nickel. Elle a même fait les murs, j’en suis baba. N’osant pas déranger le locataire, je cuisine le beauf, pas bavard. Pour la flotte et le rangement du matos, ça baigne. Mais « on voit bien qu’elle débarque de sa savane, elle entrave que dalle du français. »

Troisième visite. Mme Dabo est là, sereine. Tout est nickel. J’ose pas mettre ma main sur la rampe de peur de laisser des traces. Le locataire du deuxième ? Satisfait. Ses « crevards » de voisins du troisième ne lancent plus leurs poubelles sur son palier. Je comprends à la tête de Riton que j’ai le droit de lui payer un coup. Boute-en-train, il chambre la femme de ménage à cause de ses « fringues d’Indienne ». Mme Dabo s’en fout, elle comprend pas. Elle le trouve gentil, M. Riton, elle rit avec lui. Maintenant, elle peut laisser ses affaires dans un coin du bistrot. J’explique à Riton que c’est pas judicieux de lui payer le coup pendant le carême. Il convient que les coutumes c’est sacré et, d’ailleurs, chez nous, ça fout le camp. C’est pas pour se vanter, mais il est content que la cage soit propre. Comme ça, il peut laisser la porte de communication ouverte et avoir l’oeil sur ce qui s’y passe. C’est pas dans ses attributions, mais on se refait pas : « Trop bon, trop con.  »

Reste la question de « et c’est qui qui va payer la flotte ? » Je lui dis qu’on téléphonera au syndic pour signaler tout le mal qu’il se donne. C’est déjà un ami, Riton, mais il faudra encore une visite ou deux avant qu’il mette la sienne. Chez lui, dans le XIVe, « c’est le bordel, rapport aux branleurs de la boîte d’entretien de mes couilles, même pas foutus de faire reluire les boîtes aux lettres.  » Parce que « si c’était moi qui commanderais, je lui en donnerais du boulot, à Mme Dabo  ». Il connaît même son nom, maintenant.

On pourrait suggérer au syndic de remplacer les deux douzaines de tommettes qui manquent, ça ne lui coûterait pas bien cher. En passant par l’asso, c’est jouable. Mais à qui je dis ça, moi ? À Nelly, ensevelie dans les courriers vengeurs d’autres 64 qui ont viré vinaigre ? À Najat, partie à la conquête des 65, 66 et autres 67 et pour qui le 64 est de l’histoire ancienne ? À Arnaud, pour qui le 64 n’est qu’un 421 qui tourne court ? À cette pauvre Danielle, pour qui un 64 ne fait jamais que deux mois de 32 jours ? Qui va prendre le relais auprès du Riton ? Pour Mme Dabo, pas de souci : j’en parle à Naïk et en route vers les joies du ménage dans les bureaux puis chez les particuliers. C’est que j’ai d’autres « Mme Dabo » sur le feu, moi. C’est même mon job, à l’ADPEI ! Mais pour le 64 ? Je suis aussi l’expert du 64. Alors faut pas m’embêter, chef, sinon je me replonge dans la paperasse et le bla-bla sur des conditions de travail que je ne pourrais même pas imaginer sans les voir de mes propres yeux. Coupé des Ritons de la réalité vraie, je me prendrais pour un travailleur social.

Article publié dans CQFD n° 41, Janvier 2006.






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