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CQFD N°042


PROJET DE BARRAGE AU KURDISTAN TURC

LE TIGRE AVALE SON HISTOIRE

Mis à jour le :15 février 2007. Auteur : Esperanza Vargas.

Quels bailleurs de fonds se cachent derrière le projet hydroélectrique Ilisu, qui menace d’engloutir tout un pan de la Mésopotamie turque ? Notre envoyée spéciale lance quelques pistes.

À HASANKEYF, LES GAMINS jouent au milieu de mosquées datant des XIIe et XIIIe siècles. Les habitations troglodytes autant que les musées témoignent de peuplements humains vieux de 12 000 ans. Le pont, un des plus majestueux construits au Moyen Âge, se dressait au carrefour des routes de la soie. Mais cette ville du Kurdistan turc, à quarante-cinq kilomètres de la Syrie, est menacée par la construction d’une retenue d’eau de 313 km2, derrière une digue de 135 mètres de haut. Ce barrage est la dernière tranche du Projet du Sud-Est anatolien, pharaonique entreprise dont l’ébauche remonte aux années 60 et qui comprenait vingt-deux barrages et dix-neuf centrales hydroélectriques. Ilisu, nom du dernier ouvrage, est en cours de construction. Cela suppose l’inondation d’Hasankeyf et de cent autres villages, ainsi que l’expulsion de 55 000 personnes, dont beaucoup sont déjà des réfugiés de la guerre civile qui oppose l’armée turque au PKK [1].

« Ce chantier démontre que nous n’oublions pas le Sud-Est  » s’est vanté le Premier ministre Recep Erdogan. La coordination Hasankeyf girisimi (« Sauvons Hasankeyf »), composée de soixante-douze associations, proteste contre un tel cynisme. À trente kilomètres de là, Barajevleri, village au pied du futur barrage, en fait la preuve : des maisons à l’allure désolée, construites pour héberger… les sinistrés du barrage de Batman. Les transports collectifs les plus proches sont à une heure de marche. Pas d’école, pas de commerces, pas de médecin. Avec les pluies, les chemins sont impraticables. « Ils ont construit vingt et un barrages et nous n’avons constaté aucune amélioration de notre existence : Hafelti, Zeugma, Batman… On connaît les problèmes rencontrés par les populations avoisinantes. Et c’est avec Ilisu que le bonheur viendra ?  » s’interroge le maire d’Hasankeyf avec ironie. Personne ici n’a été consulté. Le projet, rédigé en anglais pour les bailleurs européens, n’a été traduit ni en turc, ni en kurde… On respire ici une angoisse parfois asphyxiante. Il y a vingt ans que les investissements sont gelés. La ville, troisième plus pauvre du pays, comptait 70 000 habitants dans les années 60. Elle en a depuis perdu la moitié.

Les touristes y passent, le temps de prendre une photo. Rien qui les retienne, sauf quelques guinguettes au bord du fleuve qui attirent surtout les promeneurs du dimanche venus de Batman, ville pétrolière voisine. Qui va financer cette monstruosité culturelle, sociale et environnementale ? D’où vont sortir les 1,2 milliard d’euros nécessaires, sans compter les prévisibles dépassements budgétaires ? Un consortium turc mené par Nurol, grosse boîte de BTP proche du gouvernement. Et plusieurs firmes européennes, comme Zublin, Alstom, Vatech. Ceux-là ne risquent pas grand-chose puisque les gouvernements européens et les banques garantiraient les investissements. Bien qu’aucun accord de financement ne soit encore arrêté, le 5 août 2006, Erdogan a inauguré en grande pompe les chantiers. Pendant ce temps, les tractations se poursuivent en douce, malgré les promesses de transparence… En 2001, la compagnie britannique Balfour Beatty a abandonné la partie, faute de garanties environnementales. La Banque mondiale refuse de financer un barrage qui, réduisant le débit du Tigre, risque de provoquer un conflit avec la Syrie et l’Irak.

Mais, selon l’ingénieur en chef Yunus Bayraktar, figure de l’oligarchie turque, ce projet apportera prospérité et progrès socio-économique à la région, avec 80 000 emplois. « On a toujours vécu dans l’oubli. Pourquoi les croirions-nous ? » témoigne le vieil Ömer, qui vit près des ruines du pont. En 1937, il a aidé à construire un mur de protection sur un site classé monument national, qui va maintenant être noyé. « Qu’éprouveriez-vous, les Européens, si des Turcs voulaient inonder Vienne… ? » demande Murat en attendant le client dans sa boutique de tapis.

Article publié dans CQFD n° 42, février 2006.


[1] Parti des travailleurs du Kurdistan.





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