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CQFD N°042


CHRONIQUE DE GUERRE

PARIAS

Mis à jour le :15 février 2007. Auteur : Marie Nennès.


À moitié allongée dans la boue sous une caravane éventrée, Lamoya rampe, une paire de tenailles à la main, à la recherche de câbles électriques. La récolte est maigre. Elle est arrivée trop tard et un gadjé, lui aussi à la recherche de métaux, a déjà presque tout raflé. Peu après, il remonte dans sa voiture flambant neuve et s’en va. C’est à peine s’il a eu un regard pour cette tzigane dépenaillée. Lamoya s’acharne sur une cloison - elle m’explique qu’il y a de l’aluminium à l’intérieur - puis renonce, essoufflée. À 25 ans, elle en parait dix de plus et les cernes sous ses yeux sont anciens. « Je n’ai pas le choix, mon mari est malade du coeur et ne peut pas travailler. Si je veux nourrir mes quatre enfants, je dois me débrouiller seule. Quand je ne suis pas malade moi aussi, je fais la manche avec les autres femmes et je cherche de la ferraille. » À cent mètres du virage où gît la caravane, on distingue le camp derrière quelques arbres. C’est un champ qui s’étire le long d’un canal à la sortie de Fréjus. Depuis un peu plus d’un an, la propriétaire tolère sur son terrain une dizaine de familles de tziganes roumains. Partout alentour des détritus, des carcasses de voitures, des moteurs de machines indéterminées, des câbles, des fripes. Une dizaine de caravanes hors d’état de rouler, un ou deux mobile-homes, plusieurs fourgons asthmatiques s’entassent à l’entrée du champ. Il n’y a évidemment pas d’électricité et il faut faire plusieurs kilomètres pour aller chercher de l’eau à une pompe agricole, près des serres. Les berges du canal et les joncs alentour servent de sanitaires.

Lamoya et les siens sont arrivés dans le coin en 2001, en provenance d’Italie. Ils ont d’abord occupé un terrain communal près de la déchetterie avant d’en être expulsés en octobre 2005 par la mairie de Fréjus : leur présence empêchait la construction… d’une aire d’accueil pour les gens du voyage ! L’aire n’a toujours pas été construite et les familles se sont dispersées sur trois camps différents, à la périphérie de la ville. Pour la plupart d’entre elles, les caravanes détruites lors de l’expulsion étaient leur seul bien et il a fallu repartir de zéro [1]. Une association catholique de Fréjus, les Amis de Paola, leur ouvre ses portes une après-midi par semaine, pour que les gosses prennent une douche, dessinent, jouent. Les parents y reçoivent leur courrier et confient leurs problèmes à Jean-Marie. Ce salarié du Secours Catholique a été le premier à venir les voir : « Ce sont vraiment des parias parmi les parias. Personne aujourd’hui en France ne vit dans une aussi grande précarité qu’eux. Les travailleurs sociaux n’osent même pas les approcher. Et quand ils le font, c’est avec tellement d’a priori que les relations sont très difficiles. » Grâce à Jean-Marie, Lamoya a trouvé récemment un mobile-home délabré mais chauffé par un poêle à bois : un luxe après plusieurs mois à six dans un vieux fourgon. Bata, son homme, m’y offre le café et entreprend illico de me persuader en italien que Jésus-Christ est la réponse à toute chose. Lamoya m’explique que c’est à cause de ses enfants qu’ils ont quitté l’Italie. « J’avais peur qu’ils me les prennent. Là-bas, s’ils trouvent que tu n’as pas assez d’argent pour t’en occuper, ils te les enlèvent aussitôt.  » Jean-Marie confirme « c’est une des méthodes qu’a trouvé l’Italie pour se débarrasser des tziganes. Ici, on fait simplement comme s’ils n’existaient pas. Mais ils ne repartiront pas en Roumanie, pas tout de suite en tout cas. Il faut scolariser les gosses, et aménager un terrain durable. Ce sont des sédentaires eux, pas des nomades.  » Pendant qu’il parle, le visage de Lamoya se fige. Son regard se fait soudain très dur. Ce qu’elle revit ainsi en pensée, je ne peux même pas l’imaginer.

Article publié dans CQFD n° 42, février 2006.


[1] Depuis l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne le 1er janvier 2007, ils sont beaucoup moins facilement expulsables. Notre générosité s’arrête là, ils ne peuvent prétendre à aucune aide sociale.





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