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CQFD N°042


DEUX ÎLES EN QUATRE PORTRAITS

ANJOUAN GAGNE MAYOTTE

Mis à jour le :15 février 2007. Auteur : Yasmine Guenniche, Yohanne Lamoulère.

Déclarée illégale par l’ONU, la partition de Mayotte d’avec les Comores indépendantes s’est aggravée avec le visa Balladur [1]. État des lieux d’un apartheid à tiroirs à travers les portraits d’un futur clandestin, d’un passeur, d’une étudiante et d’un flic de la PAF [2] stressé.

C‘EST L’HISTOIRE DE quatre îles perdues entre l’Afrique et Madagascar. D’un côté Mayotte la Française, prétentieuse et riche des subsides de la Mère Patrie. De l’autre Grande-Comore, Mohéli et Anjouan, les trois frangines indépendantes depuis 1975, pauvres et empêtrées dans un imbroglio économico-politique à la Françafrique. Anjouan regarde Mayotte, mais Mayotte ne voit plus rien. D’un côté on veut tout ignorer de ses frères comoriens, de l’autre on peut écouter Radio-Mayotte en rêvant de traverser 90 km de mer en kwassa-kwassa pour débarquer clandestin. On peut faire le grand saut depuis Domoni, ville du sud de l’île d’Anjouan. Ici les kwassas sortent tous les jours, même en pleine saison des pluies, comme maintenant.

Ali le voyageur n’a pas peur. Il dit avoir dix-huit ans et toute sa famille est déjà de l’autre côté. Il se prépare à la traversée depuis deux ans et attend impatiemment avec une quinzaine d’autres garçons de pouvoir embarquer sur une chaloupe. Deux heures de navigation incertaine jusqu’à Mahore la promise, l’inespérée. Ali a payé cent euros parce qu’il est Anjouanais. Pour les Mohéliens et les Grands Comoriens, le tarif peut doubler. Attendre fait partie du prix du voyage. L’agence pirate, véritable tour-opérateur pour clandestins, prend en charge le logement et la nourriture ou adresse ses clients à la mosquée du coin. Un drôle de classique sous les cocotiers. Ali veut devenir maçon, épargner et revenir pour ouvrir un petit commerce.

Hier deux passeurs ont disparu pendant le voyage du retour. Toute la profession s’est mobilisée, abandonnant les clients, qui resteront un jour de plus à terre. Ali s’en fout, il croit en Dieu et aussi au destin. Combo le passeur était pêcheur jusqu’en 2004. Depuis, son salaire mensuel est passé de 50 à 1 200 euros. Il est employé par une agence pirate qui a pignon sur rue à Domoni et qui dispose de deux barques, quatre passeurs et quatre techniciens. Après déduction des frais d’essence et du paiement des rabatteurs (vingt euros par client), le patron et le passeur encaissent chacun 50 % des bénéfices. À raison d’une vingtaine de passagers par voyage, avec une moyenne de quatre allers-retours par semaine, le compte est bon. En cas d’arraisonnement par la PAF, le patron prend en charge la famille du passeur pendant la durée de son incarcération (jusqu’à deux ans ferme). Dans la société comorienne, Combo cumule deux handicaps : il était pêcheur et il est très noir de peau. À vingt-neuf ans, il est encore célibataire et n’a peur de rien.

D’après Combo, ceux qui utilisent une boussole se retrouvent à Madagascar, lui ne suit que les étoiles. Il organise des prières collectives sur sa « vedette » et dit que si les clandestins meurent, c’est parce que les bateaux de la PAF éperonnent les kwassas. Les passeurs jetant leurs passagers à l’eau avant d’arriver sur la plage par crainte des flics, c’est une légende… Par contre, il sait très bien que pour ceux qu’il transporte, la vie sera dure là-bas, à Mayotte. Ici des Africains ont aussi tenté victorieusement le passage. Une nouvelle porte vers l’eldorado.

Retour à Mayotte, il pleut toujours. Clarisse [3] l’étudiante a dix-neuf ans. Elle est venue à Mayotte avec sa tante en 1989, munie d’un passeport comorien et d’un visa touristique. Elle n’est jamais repartie. Depuis sa majorité, elle possède une carte de séjour renouvelable tous les ans, mais le plus difficile reste à faire. « Mon rêve, c’est devenir puéricultrice, mais mon inscription a été refusée parce que je ne suis pas française. J’ai voulu partir en métropole car là-bas c’est possible. Seulement la carte de séjour délivrée ici ne le permet pas. Pour aller en France, il me faut obtenir un visa, et les démarches administratives sont ardues : la personne fournissant un certificat d’hébergement doit justifier d’un CDI, présenter trois bulletins de paye, un avis d’imposition et prouver une surface habitable suffisante. Je ne connais personne en France réunissant ces conditions. Donc je reste à Mayotte, je suis des cours de droit pour pouvoir faire renouveler ma carte de séjour. Tous mes amis comoriens qui ont passé leur bac avec moi sont dans la même situation, on a des papiers et pourtant on est prisonniers sur cette île. On se soutient les uns les autres. » De même que la plupart des textes du code du travail français, les accords de Schengen ne sont pas applicables à Mayotte…

Quant à Gérard [4] le flic, nous ne l’avons jamais rencontré… Ce n’est pas faute d’avoir essayé, mais Gérard préférerait ne pas être cité. Pourtant,avec ses collègues de l’UNSA Police, il a exprimé son désarroi dans un tract diffusé sur l’île. Fonctionnaires à la PAF, ils revendiquent de meilleures conditions de travail : « Surpopulation chronique du centre de rétention, jusqu’à 150 clandestins pour 60 places, pas de véhicules adaptés aux transports des personnes interpellées… » Comment satisfaire le ministère, qui exige un quota annuel de 12 000 reconduites à la frontière ? Pourtant, en octobre, les quotas étaient déjà atteints, mais Gérard et ses copains ont continué à rafler. Les chiffres ont alors explosé pour atteindre 15 000 reconduites. Ce qui n’empêche pas Gérard d’aimer Mayotte. Il sait, « grâce à l’expérience », reconnaître « un vrai Mahorais [5]  » d’un clandestin. « Et puis Mayotte, c’est quand même un peu l’Afrique : quand tu marches dans la rue, les gens te disent bonjour  »… Et « même si mon contrat d’expat’ n’est plus renouvelable dans deux ans, je pourrais essayer de me marier avec une Mahoraise, ou revenir après ma retraite. » Humain, trop humain…

Article publié dans CQFD n° 42, février 2006.


[1] En 1982 l’ONU a adopté une résolution en faveur du retour de Mayotte aux Comores par 110 voix contre une - celle de la France. En février 1995, l’entrée en vigueur du visa Balladur met un frein à la libre circulation entre les îles et déclenche le phénomène des kwassa-kwassa, embarcations sommaires qui servent à transporter les candidats au voyage d’Anjouan à Mayotte. On dénombre à ce jour plusieurs milliers de morts dans le bras de mer qui sépare Mayotte des autres îles de l’archipel.

[2] Police de l’air et des frontières.

[3] Le prénom a été changé.

[4] Le prénom a été changé.

[5] Habitant de Mayotte (ou Mahore).





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