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CQFD N°042


GRAINE DE CRAPULES

ZÉRO DE CONDUITE POUR L’INSTIT

Mis à jour le :15 février 2007. Auteur : Nicolas Caritey.

Le 19 décembre 2006, Erwan Redon, professeur des écoles à Marseille, est suspendu de ses fonctions. Ce matin-là, un inspecteur d’académie adjoint a eu une algarade avec des parents d’élèves à propos d’une classe de neige [1]. CQFD a rencontré Erwan chez lui, café dans la main droite, nourrisson sur le bras gauche.

CQFD : Le 19 décembre, l’Inspecteur de l’Éducation nationale (IEN) de ta circonscription vient te signifier dans ta classe que tu es suspendu immédiatement de tes fonctions. Comment en est-on arrivé là ?

Erwan : En 2004-2005, j’arrive à l’école « La Paix » située en ZEP. En 2005 je refuse ma première inspection, ou plutôt ses modalités. L’IEN prend acte. En 2005-2006, l’inspecteur change. La maîtresse de la classe d’intégration scolaire (CLIS) est en congé parental. Son remplaçant est ensuite déplacé pour des raisons budgétaires liées à la LOLF [2]. Ce poste, très difficile, est alors confié à un instit débutant. Nous sommes six collègues de l’école à protester contre cela, six à être ensuite convoqués individuellement par M. Yaïche, inspecteur académique adjoint. Peu après, le nouvel IEN vient pour m’inspecter et je refuse à nouveau. Il me sera confirmé plus tard que cette visite est en lien avec l’affaire de la CLIS. Son rapport est cette fois-ci accablant : on y trouve des critiques pédagogiques, des reproches au sujet de mes pratiques syndicales, on m’accuse de manipuler les parents. Suite à cela, je reçois en mai une invitation à venir consulter mon dossier parce que l’inspection académique envisage de diligenter une procédure disciplinaire à mon encontre. Le 8 juillet, elle précise à mon union syndicale les cinq motifs retenus : refus d’inspection, tirage de tracts RESF sur la photocopieuse de l’école, mise en danger des enfants (dans le cadre de la pédagogie active certains élèves peuvent être amenés à travailler en groupe, hors de la classe), non tenue du registre d’appel le 6 avril 2006, trop peu de séquences avec le groupe-classe, appellation de certaines matières (physique, chimie…) non conformes aux instructions officielles… À la rentrée 2006 je n’ai aucune nouvelle, il faut dire que les élections dans le premier degré ayant été annulées, il n’y a plus de commission paritaire devant laquelle je pourrais être traduit. Arrive enfin l’affaire de la classe de neige [3].

Avant d’être la victime emblématique du durcissement de la hiérarchie, tu es instit. Peux-tu nous parler de ta vision de l’éducation et de tes pratiques pédagogiques ?

Ma pratique pédagogique et mes documents de travail sont repris de travaux observés dans des classes de collègues, dans des rencontres avec certains formateurs ou à travers des lectures. Dans ces écoles pratiquant un autre type de pédagogie, coopératif et émancipateur, des enfants circulent, s’expriment et travaillent dans un cadre structuré et réglementé. Motivée par le choix de l’activité, la liberté d’expression, les échanges, l’autonomie d’action et de réflexion se construit. Ce qui est d’ailleurs cohérent avec les textes officiels qui incitent au développement de l’autonomie, la coopération, l’entraide, les horaires non figés, l’acquisition sur trois ans des notions fondamentales. L’enseignant est moins le dépositaire du savoir que le passeur, le catalyseur de l’envie d’apprendre. En revanche, dans la période actuelle, la communication ministérielle réaffirme le rapport supérieur de l’enseignant à ses élèves, ces graines de crapules qui feraient mieux de se taire et d’écouter. Les pédagogies qui leur donnent la parole et leur apprennent à ne pas exécuter sans réfléchir ne sont pas les bienvenues. Finalement, il y a des similitudes entre le rapport enseignant-élève et le rapport inspecteur-enseignant. Les inspecteurs les plus ouverts à un échange formatif semblent aussi être ceux qui sont les plus réceptifs à ce type de pédagogie. Les moins ouverts retombent dans une position autoritariste.

L’Éducation nationale est-elle en train de couper les têtes qui dépassent ?

L’école est en pleine mutation, elle s’adapte à une société de plus en plus marchande : les intrusions des entreprises dans les écoles se multiplient. Par conséquent, s’opposer à cet état de fait syndicalement et pédagogiquement ne peut pas être calmement accepté par la hiérarchie. Il faut dire par ailleurs que certains groupes pédagogiques alternatifs tels que l’ICEM [4] sont attaqués via la restriction de leurs subventions.

Quelle école nous préparent ceux qui te punissent ?

L’académie est pilote en matière d’application de la LOLF. Rappelons-nous que tout est parti du problème de la CLIS : un instit chevronné est remplacé par un débutant qu’on envoie au casse-pipe avec les enfants. L’inspection académique entérine en fait la mise sous tutelle de l’Éducation nationale par Bercy et se moque bien des conséquences sur la vie des élèves. Ensuite, on se débarrasse des élèves les plus en difficulté en les envoyant en apprentissage dès 14 ans. Une pédagogie émancipatrice met alors en danger le tri social qui s’établit. Lorsque l’inspecteur me reproche d’avoir laissé un enfant écrire dans son cahier que l’école ne servait à rien, il interdit de fait que la pensée de l’enfant se développe et s’affirme. Deux conceptions de l’école s’opposent : l’une qui consiste à s’exprimer, à apprendre et à échanger pour espérer se trouver et penser les choses, et l’autre qui dicte, cadre, et apprend à obéir.

Propos recueillis par Nicolas Caritey

Article publié dans CQFD n° 42, février 2006.


[1] Lire « Pédagogie freinée » dans CQFD n°41.

[2] LOLF : loi organique relative aux lois de finance. Vise à gérer la fonction publique avec efficience (et dégâts collatéraux…)

[3] Voir le témoignage complet des parents sur : http://marseille.indymedia.org/news/2006/12/7682.php

[4] L’Institut Coopératif de l’École Moderne (pédagogie Freinet)





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