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CQFD N°042


L’ÉCONOMIE À GENOUX

ET LA GUINÉE SANS CONTÉ ?

Mis à jour le :15 février 2007. Auteur : Nicolas Arraitz.

Un vieux général-président qui ne veut pas mourir seul… Corruption, spéculation et inflation exponentielles… Trois grèves générales illimitées en un an… La troupe qui tire sur la foule… La Guinée Conakry est passée tout près de la guerre civile en ce mois de janvier 2007.

« LA LOI C’EST MOI », aurait lancé le président Lansana Conté en libérant le chef du patronat local et un ex-ministre, emprisonnés pour détournement de fonds publics. Résultat : le 10 janvier éclate la troisième grève générale illimitée en moins d’un an. Cette fois, les revendications économiques sont accompagnées d’une exigence politique : « Qu’il s’en aille ! Que tout change ! » Le pays est paralysé. Les trains transportant la bauxite [1] vers le port de Conakry se font caillasser. Outre la baisse du prix de l’essence et des produits de première nécessité, le mouvement exige l’arrêt des exportations tant que les besoins de la population ne sont pas couverts. Arrogante populace qui croit que l’économie est à son service !

Les mécontents prennent la rue dans les quartiers et en province. À Labé, une marche de 15 000 femmes remet dans les mémoires la bravoure de cette mère de famille devenue héroïne populaire du temps de Sékou Touré : elle avait giflé le dictateur, sorti de son palais pour apaiser un cortège de femmes qui protestaient contre les sévices appliqués à leurs maris grévistes. La résidence du préfet de Dubréka est saccagée. Ici et là, la police tire, tuant plusieurs jeunes et quelques passants. Le président Conté se réfugie alors dans un camp militaire et y convoque les leaders syndicaux : « Je suis humilié, déculotté et déshabillé par les syndicats et Kaloum [quartier historique de la capitale]. Je risque de vous tuer tous les quatre. J’ai déjà tué, je suis capable de tuer encore.  »

L’autocrate n’en est plus à une outrance près. Mais il ne parle pas en l’air : lundi 22 janvier, alors qu’une marée humaine converge des banlieues vers le centre, un commando de bérets rouges, avec à sa tête le fils du président, met à sac la Bourse du travail, bastonne et embarque plusieurs militants, dont le docteur Fofana et Mme Rabiatou Diallo, secrétaires généraux des deux principales centrales. Au camp Samory, Conté leur certifie que ses hommes ont agi sans ordre. « Les travailleurs ont le droit de revendiquer  », badine-t-il. Et croisant les bras : « Moi-même je suis fonctionnaire, je me mets aussi en grève !  » Au même moment, la troupe [2] ouvre le feu sur la foule. Les médecins de l’hôpital Donka parleront de centaines de blessés et dix-huit décès. D’autres fusillades se produisent en province, élevant le chiffre officiel des morts à cinquante-neuf. La presse officielle accuse les syndicats d’avoir tenté un coup de force.

Après moi le chaos, promet le vieux Conté, qui a fait ses classes dans l’armée coloniale française. Depuis le coup d’État qui l’a porté au pouvoir en 1984, il accuse ses opposants d’être des créatures de l’étranger et de fomenter les rancunes ethniques, se campant en seul garant de l’unité nationale. En ce mois de janvier, la rumeur prétend que les émeutiers comme les spéculateurs sont peuls (les Peuls, anciens nomades, sont souvent assimilés à des apatrides). La même rumeur voit la France derrière les affrontements. Pourtant, d’après Odile Biyidi, présidente de l’ONG Survie contactée par CQFD, sur ce coup-là Paris est légitimiste. Conté a beau dire, il n’est pas Sékou Touré, père de l’indépendance devenu, à force de coups tordus post-coloniaux, un dictateur paranoïaque. La France soutient le régime actuel, notamment par une assistance technique-militaire, et en couvrant systématiquement fraudes électorales et corruption endémique. « Même si l’extraction de la bauxite a échappé à Pechiney, les intérêts sont clairs : trafic portuaire, transports et possibles gisements pétroliers (Total est très présent) s’ajoutent à l’enjeu de la présence française dans la région.  »

Malgré le sang versé, la grève continue. « Nous ne sommes pas des chefs, nous ne faisons que ce que vous nous demandez  », affirme le docteur Fofana devant une assemblée. En face, les ministres que la présidence envoie négocier avouent eux n’avoir aucun pouvoir. Fodé Bangoura, le ministre d’État chargé des affaires présidentielles [3], qui avait déclaré qu’il allait « broyer les syndicats  », a été destitué.

Une grande manifestation est convoquée pour le lundi 29. Le 26, le pouvoir cède sur tout, sauf sur le départ du vieux chef. Un « vrai » Premier ministre « de consensus » devrait être nommé. Toutes les demandes économiques sont satisfaites. Hausse substantielle des retraites, baisse du prix de l’essence, du riz et, surtout, gel des exportations jusqu’à reconstitution du marché intérieur. Victoire remarquable en ces temps de mondialisation obligée. Mais, échaudée par les promesses non tenues des grèves précédentes, la population reste sur le qui-vive. « Tout dépend de la pression populaire  », déclare le président de l’Organisation de défense des droits de l’homme devant la Bourse du travail dévastée. « Ce sont des choses qu’il faut arracher ! Vous savez, le droit ne se donne pas, il se conquiert. Il faut se lever pour l’acquérir !  »

Article publié dans CQFD n° 42, février 2006.


[1] La Guinée est le deuxième producteur mondial de bauxite, avec laquelle on fabrique l’aluminium. Son exploitation est aux mains d’un consortium américano-japonais parrainé par la Banque mondiale.

[2] Des soldats de Guinée-Bissau auraient participé à la répression. Retour d’ascenseur, puisque Conté avait envoyé des renforts au général-président Vierra pour mater les révoltes populaires de 1996 et 98.

[3] Ce titre attribué au Premier ministre en dit long sur sa marge de manoeuvre…





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