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CQFD N°042


DÉSERTEURS DU CHAGRIN

TRAVAIL SACRÉ ! NOUS PAS TOUCHER !

Mis à jour le :15 février 2007. Auteur : Anatole Istria, François Maliet, Nicolas Arraitz.

Après Attention danger travail, voici Volem rien foutre al païs. Le 1er février dernier, votre mensuel de critique et d’expérimentation sociales, qui a su porter la sieste au rang des beaux-arts, réunissait deux générations de cinéastes réfractaires au turbin dans un resto de Montpellier. Pour voir, boire, manger et surtout écouter…

Les Catalans énervés de Dinero Gratis dévalisant une boutique chic sous prétexte de happening… Des communautés punko-rurales de nos arrière-pays… L’ouverture d’un squat à Barcelone… Un chômeur anglais qui refuse de « travailler pour l’ennemi  »… Michel qui cause techniques et enjeux de l’autonomie tout en cassant la croûte dans le foin… Tous ces déserteurs du travail sont réunis dans Volem rien foutre al païs, un brûlot vagabond produit par Annie Gonzalez et réalisé par Pierre Carles, Christophe Coello et Stéphane Goxe. En salles le 7 mars, ce patchwork d’expériences vitales est salvateur, à l’heure où les candidats à la fonction suprême n’ont qu’une promesse à la bouche : nous foutre tous au boulot ! Cette sinistre obsession n’est pas nouvelle, pas plus que sa critique. Après 68, alors que Pompidou annonçait déjà un marché du travail européen transformé en jungle, le réalisateur Claude Faraldo rentrait dans le lard du taf-qui-bouffe-la-vie avec ses deux premiers films, aussi rares qu’inoubliables. Bof, anatomie d’un livreur (1971) raconte l’usure d’un livreur de vin dont les proches désertent progressivement les contraintes sociales. Si ce premier opus aborde le refus du travail sous un angle poétique et tendre qui séduisit Jacques Prévert, Themroc (1973) va méchamment ruer dans les brancards. Piccoli y joue le rôle d’un prolo qui craque et mute en homme des cavernes moderne, becquetant du flic en plein Paris. Coluche, Dewaere, Miou-Miou et toute l’équipe du Café de la Gare y incarnaient une galerie de personnages s’exprimant par borborygmes. À taaable !

CQFD : Vous avez tous les trois réalisé des films anti-turbin. Quelle a été votre relation personnelle au travail ?

Claude Faraldo : Dans la cité, on partait jeune au chagrin, on a vraiment eu le temps d’éprouver le dégoût du boulot. J’ai commencé à bosser vers quatorze ans comme télégraphiste. Puis pendant des années comme livreur chez les vins Nicolas. On livrait des caisses en bois de quinze bouteilles avec un litre de liquide et un kilo de verre chacune. Trente-quatre kilos en tout. Avec les bouteilles vides qu’on mettait par-dessus, on était pas loin des cinquante kilos. Et en général, les gens qui se faisaient livrer habitaient aux étages… Petit à petit me sont venues mes premières réflexions : je trimballais vingt-cinq kilos inertes. J’ai pensé qu’on devrait plutôt trimballer des vieilles femmes : au moins on trimballerait du vivant… Je ne pouvais plus blairer ce travail, ni le travail en général. Ma seule journée heureuse chez Nicolas, c’est quand je suis allé chercher ma paye de démission. [On sert à boire] Ho, dis donc, le vin, qu’est ce que c’est ? Il est agréable.

C’est un côtes-du-rhône naturel. Pas bio, mais naturel. À propos de vin, ne dit-on pas que la gueule de bois est le meilleur ennemi du travail ?

C.F. : Non seulement ça, mais c’est souvent au comptoir des petits rades que la politique commençait ! Pour revenir à mon parcours, j’étais plutôt limité comme mec, je ne suis pas allé à l’école, je n’avais pas d’éducation… À part la politique. Mon père et mon frère travaillaient chez Renault, ils étaient syndiqués CGT. Chez moi, tout le monde était communiste. Le boulot, c’était sacré. On appliquait connement une morale bourgeoise… On ne parlait pas d’amour… Si je parlais d’amour, mon père me foutait sa casquette dans la gueule. C’est donc par accident que j’ai fait du cinéma. Je venais de la cité, je n’aimais pas les intellectuels. Je ne te parle même pas des riches ! Les intellectuels, ils savaient tout, ils parlaient, ils avaient des connaissances, de la mémoire… Tout ce que je n’avais pas. Quand j’ai commencé à faire du cinéma, c’était ni pour eux, ni avec eux ! J’étais un mec mauvais, je me prenais avec tout le monde. Ça a plu à une femme. Elle bossait dans le cinéma avec Lebovici, chez Artemedia… J’avais vingt-sept ans, elle m’a emmené chez elle, puis au théâtre, puis voir des films. Mais je ne croyais en rien, j’étais anar, quoi ! Elle m’a provoqué : « Tu critiques, mais écris, toi !  » J’ai écrit une pièce, qui a été jouée, qui a même fait un peu de bruit. Elle a continué à m’encourager, et j’ai fait des films… Themroc, c’est une contestation intégrale, totale… C’est ma vengeance. Je voulais que personne n’ait dit ce que j’allais dire. Il n’y aura pas un mot, ils ne comprendront rien, ils ne pourront pas faire de comparaison. Ce sera juste un film pour nous, pour ceux qui n’arrivent même pas à formuler les choses.

Pierre Carles : La devise de Themroc pourrait être le slogan situ « Vivre sans temps mort, jouir sans entrave  ». De qui te sentais-tu proche à cette époque ?

C.F. : D’Alain Tanner, le réalisateur de Charles mort ou vif et La Salamandre. De la bande à Hara-kiri aussi, qui ricanait de tout… J’ai fait le scénario de la BD Les Manufacturées, dessinée par Pichard. Gébé était un mec très touchant. Et Reiser, aussi. Je l’ai bien connu, j’aimais ce qu’il faisait, c’était drôle et vengeur… Il ne savait pas dessiner, c’est ça que je trouvais intéressant : il ne savait pas et il faisait quand même. Et puis il y avait des trucs dans ses crobards que j’ai vécu, comme les couilles du père qui sortent du slip. La dernière fois que j’ai vu mon père il voulait sauter mes soeurs. Je me suis battu avec lui. Au matin, il s’est tiré et on ne l’a jamais revu. Tôlier-formeur, il était devenu sourd, abruti, alcoolo… Et n’avait plus tout son jugement. À peine arrivé d’Italie, il avait été bombardé dans un atelier avec six cents gars, à marteler toute la journée pour corriger des défauts de carrosserie. Bam ! Bam ! Bam ! C’était son travail. Je peux te dire que je n’ai jamais aimé le boulot.

P.C. : À la différence de Faraldo, qui a une réaction très viscérale au travail, notre cheminement est peut-être plus intellectuel. Je ne suis ni intello, ni issu d’un milieu prolétaire. Je suis d’un milieu d’instits, plutôt classe moyenne. Je pense que faire un film comme Volem, c’est revenir à des questionnements de l’enfance. Quand tu es gamin, tu te demandes ce que tu vas pouvoir faire d’épanouissant plus tard.

Stéphane Goxe : Mais ce n’est pas déconnecté de notre trajectoire personnelle. Nous n’avons pas traité le sujet « travail » comme un autre. Ce n’est pas tant l’idée de manier un concept et de le mettre en images, c’est aussi intimement lié à un rapport subjectif qu’on peut avoir sur l’activité, le travail, le marché du travail… Avec Christophe [Coello] nous avons toujours fait nos films de manière indépendante, autonome, sans vouloir aller au turbin. Cela correspondait à un positionnement humain, qui n’était pas toujours très net d’ailleurs, parce qu’en construction. Il y a aussi une dimension viscérale, peut-être pas exacerbée comme chez Claude, mais qui existe.

C.F. : Dans Volem,j’aime quand vous montrez notre époque, avec des gens plus évolués. Tout le monde est plus évolué maintenant, on est au courant de tout. Cette nouvelle réactivité n’est pas la même que celle des années 60, mais elle a lieu, bon Dieu ! Je ne pensais pas voir émerger à nouveau ce point de vue. Dans ce contexte de campagne électorale, où ils parlent sans cesse de la valeur sacrée du travail, je suis content d’avoir vu votre film. Vous avez choisi des cas, vous avez montré comment ils se démerdent : c’est riche, c’est fort ! Cela peut résonner dans les têtes. Au moins instiller un doute propice. Alors que Themroc poussait presque à la violence, au refus fermé, Volem est un refus ouvert. Cela tient à une différence d’époque.

P.C. : Themroc est un film pré-punk, c’est no future ! Volem offre comme une perspective, une piste… Ce n’est pas par hasard si nous citons L’An 01 de Gébé. Nous ne débarquons pas de nulle part, nous nous référons à une critique formulée trente-cinq ans en arrière.

C.F. : J’avais été beaucoup aidé par Le Droit à la paresse de Paul Lafargue. Je n’avais pas beaucoup lu et puis je tombe sur ce petit livre, j’apprends que c’est le gendre de Marx, et qu’il s’est suicidé… Le livre commence par : « Une étrange folie possède les classes ouvrières. Cette folie est l’amour du travail.  » Je l’ai mise en exergue de Bof. Ça m’a frappé qu’un intello ait pu écrire ça. L’homme dans sa nature profonde n’est pas un producteur, il est un individu de rêve, d’amour. Il doit songer, réfléchir, penser, regarder, extrapoler, et puis, à la limite, faire quelque chose pour sa subsistance. Mais le travail n’est pas sa raison d’être.

P.C. : Dans quelques comédies sociales italiennes des années 50, comme Le Pigeon de Monicelli, on montre une critique du travail. Certains prolos désacralisaient le boulot.

S.G. : À la fin du Pigeon, Toto se fait emporter par la foule qui va à l’usine et appelle son collègue à la rescousse : « Ne me laisse pas, ils vont me faire travailler !  ». C’était la déchéance ultime. [rires]

CQFD : Le discours anti-boulot a-t-il toujours sa place aujourd’hui ?

C.F. : J’ai l’impression que nous acceptons plus qu’avant le discours des seigneurs médiatiques : le travail, c’est sacré, c’est l’identité. Voilà le credo du moment : travailler plus… Quelle feinte ! Tu travailles plus, tu gagneras plus, mais en deux-trois ans d’inflation, tu gagneras moins en travaillant tout autant ! Il y a des jeunes qui vont se mettre cinquante ans de crédit sur les reins pour acheter une maison que la banque leur reprendra au bout de cinq ans…

S.G. : Dans un Libé récent, ils ont demandé à des prolos si le discours de Sarko « Travailler plus pour gagner plus » passait bien. Les mecs semblent se méfier, mais ils tendent une oreille… Ce n’est pas Bayrou ou Royal qui expriment une quelconque préoccupation pour le monde ouvrier… Sarko, voire Le Pen, parlent « peuple ». Mais quelques-uns des gars l’avaient mauvaise : ils connaissent leur condition, ils ne sont pas dupes. Un ouvrier disait : « À quoi rêvent mes collègues ? Avoir une 407 flambant neuve.  » La visite du ministre de la Santé dans les hôpitaux est plus drôle : il demandait aux infirmières si elles souhaitaient travailler plus pour gagner plus. Elles lui ont dit qu’à la fin de leur service, elles n’en pouvaient plus. Il est reparti la queue entre les jambes.

P.C. : L’équation complète est « travailler plus pour gagner plus pour consommer plus ». Sous entendu : vous vivrez mieux. C’est là qu’il y a lézard ! Dans Volem, on renverse cette vision classique : on voit des gens qui travaillent moins, au sens salarial, qui consomment moins et qui vivent mieux. Donc l’équation de Sarkozy est détruite.

C. F. : C’est un point de vue philosophique, et il faut le répandre ! Qu’est-ce que c’est que vivre bien ? Parlons du bonheur, c’est-à-dire d’un bonheur possible, accessible, pas d’un bonheur extraordinaire. Ce bonheur de tous les jours, avec tes mômes, ta femme, les tiens, tes voisins.

CQFD : Dans certaines expériences rurales que montre Volem, on trouve une forme d’ascétisme, avec l’apologie du « chiotte-séchisme » comme fin en soi. N’est-ce pas un retrait social, comparé aux expériences plus festives et transgressives de Catalogne présentées dans le film ?

S.G. : Elles vous ont fait chier, à vous les urbains, les chiottes sèches ! Je ne sais pas si vous avez perçu le film comme un manifeste pour la décroissance, mais il en est très éloigné. Les problèmes posés vont bien au-delà d’un simple questionnement sur la consommation, et sur le fait qu’il faudrait ralentir la machine… À CQFD, vous êtes plus en phase avec des luttes sociales urbaines. Ce qui semble vous gêner avec les chiottes sèches et la ruralité, c’est l’absence de terrain de confrontation directe. Mais aujourd’hui, dans la guerre menée par le capitalisme, qui donne les coups ? Où est la ligne de front ? Il me semble que vous avez du mal à considérer que ces expériences rurales ouvrent aussi un front social.

P.C. : Cela reste néanmoins des mouvements marginaux et minoritaires. Nous ne voulons pas faire croire qu’il y aurait un monde parallèle. Ce sont des îlots, ne surestimons pas leur importance.

Annie Gonzalez : Ou bien on considère que le film est raté parce qu’il n’offre pas un catalogue complet des alternatives, ou alors on le prend pour ce qu’il est : une balade, et non un film total. Il donne des clés, il participe à un débat qui est en cours.

C.F. : Dans le film, ce barbichu fait de la philosophie pure quand il dit que notre société a honte de sa propre merde ! Pourquoi en avoir honte, alors que longtemps elle a été un signal de reconnaissance ? C’est du cinéma d’éveil, qui amène du sens critique… Ce film est une descendance, pour moi. J’ose le dire parce que j’ai senti que vous m’aimiez bien [rires]. Au fait, que veut dire le titre ?

P.C. : C’est une référence au slogan du Larzac et du retour à la terre dans les années 70 : Volem viure e trabalhar al païs. C’est un retournement ironique.

C.F. : C’est fort de rajouter al païs, c’est méchant. C’est même le pire ! Cela équivaut à répondre à celui qui veut te faire turbiner : Non, j’veux rien foutre, même pas pour mon pays, même pas pour ma famille !

CQFD : Avez-vous rencontré des déserteurs du travail qui vous ont dit avoir agi par nécessité ?

S.G. : À la différence des années 60-70, la nécessité est un des moteurs essentiels de ce mouvement. On est sûrement moins sur le front de la rupture que trente-cinq ans en arrière. Ce sont des approches très pragmatiques : j’ai besoin de me loger, de bouffer, et cela m’est plus difficile en ville… Mais est-ce le fruit d’une conscience du monde, d’une décision politique ?

P.C. : Par contre, nous n’avons pas croisé de gens issus de l’immigration, ni de SDF ou de sous-prolétaires pendant le tournage. Les gens rencontrés sont plutôt des enfants des classes moyennes. Ils savent qu’ils ne bénéficieront pas d’une ascension sociale comme leurs parents. Ils se disent que les études ne servent à rien et, au lieu d’aller faire des boulots à la con, ils tentent de s’organiser autrement.

CQFD : En ville, on a l’impression de n’assister qu’à des bagarres sur la défensive alors que la campagne semble offrir plus d’espace libre pour expérimenter. Les témoignages sur la vie après-guerre à l’Estaque, un quartier populaire de Marseille, rappellent étrangement les expérimentations sociales d’aujourd’hui. Il n’y avait pas de voirie, de tout-à-l’égout… Mais il y avait des « équipes de choc » d’ouvriers de Kulhman et Lafarge qui s’activaient le week-end pour que le quartier soit vivable. Ils en ont un souvenir ému. C’était du boulot et de la sueur, mais cela engendrait une vie ensemble, sur le pas de la porte, des repas de quartier… Ils s’imaginent mal retrouver cette vie, mais ils en ont la nostalgie.

Aurel : Aujourd’hui, personne n’accepterait de bosser à l’usine la semaine et de faire sa voirie le week-end !

C.F. : Cette recherche d’autonomie s’amenuise. Avant, les gens ne s’en sortaient pas mieux, mais les échanges affectifs étaient plus forts. Là, ils sont de plus en plus seuls et s’en sortent moins bien. Quand j’amène mes gamines à l’école, je vois bien que certains mômes ne trouvent pas leurs parents brillants : ils ne les écoutent pas, ils ne les trouvent pas dignes. Je suis sûr que les gens qui font des chiottes sèches ont des enfants admiratifs ! Pour finir, une petite critique : je trouve que votre film ne parle pas assez d’amour, de la liberté dans l’amour.

A.G. : C’est encore plus rare que les alternatives politiques !

C.F. : On est revenu à une époque de frustration. Ce n’est pas grave de faire l’amour ! Ce n’est pas grave ! C’est ludique, l’amour !

Sur cette note positive, la patronne nous demande si nous sommes satisfaits du service, et précise : « Avant j’étais au Rmi, j’avais oublié à quel point c’est dur de bosser !  »

Propos recueillis par Nicolas Arraitz, Anatole Istria et François Maliet.
Dessins : Aurel

Article publié dans CQFD n° 42, février 2006.

A lire également, l’ANTHOLOGIE DES DURS A LA BESOGNE, publiée dans le même numéro.






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