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CQFD N°042


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

AUDITES-LE AVEC DES FLEURS

Mis à jour le :15 février 2007. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


Y A TOUJOURS de méchantes ambiances à l’usine. C’est normal, c’est un microcosme et tout prend des allures de catastrophe ou de psychodrame. Faut dire que tout n’est pas rose : comme je vous l’ai déjà écrit dans des numéros précédents, on subit un énième plan de suppression d’emplois et quatre des sept sites restants sont en train de fermer. Cela se fait avec des heurts et quelques conflits. Il y a les mutations et des gens qui vont devoir changer de métier ou de région, mais on a connu pire ou alors c’est parce qu’on s’habitue (les copains de Bordeaux et de Nantes ont quand même réussi à se faire payer par Total un départ en préretraite dès 52 ans, après trois semaines de grève). Reste que sur les trois sites encore en activité, Total a mis la pression. Et exige de la rentabilité dès cette année, sinon gare (cela fait des années qu’on est dans le rouge, d’après les chiffres fournis par la direction). Le groupe Engrais de Total (Grande Paroisse) doit se tourner sur ses valeurs sûres : l’ammoniac et les ammonitrates, mais aussi de nouveaux produits accrocheurs, qui ne coûtent rien à fabriquer et qui vont rapporter beaucoup. Total a redécouvert que l’urée est un produit porteur dans le marché de l’antipollution (je ne vous fais pas le détail technique, mais mélangé au fuel et au gasoil, cela doit aider à baisser les émissions d’oxyde de carbone et d’azote). C’est un produit facile à faire : il suffit de mélanger de l’ammoniac à du gaz carbonique et à de l’eau. C’était un produit très bas de gamme dans l’agriculture et ça devient une mine d’or à forte valeur ajoutée dans « le marché de l’antipollution ». Il n’y a pas que Total qui est sur le coup, tous les industriels chimiquiers s’y mettent : BASF, Kemira, Yara…

La fabrication d’ammoniac, qui nécessite une quantité très importante de gaz naturel, est de plus en plus abandonnée en Europe. Ce sont les pays exportateurs de pétrole et de gaz qui, désormais, produisent de l’ammoniac, et en grosse quantité. En France, il ne reste plus que trois ateliers de fabrication d’ammoniac, deux pour Grande Paroisse et un pour la multinationale norvégienne Yara. Ce dernier ne fonctionne d’ailleurs plus que six mois par an avant fermeture. Ceux de Grande Paroisse atteignent les trente ans d’âge. Cap difficile pour le matériel, s’il n’a pas été suffisamment entretenu, car il est soumis à des pressions et des températures terribles. L’un des ateliers, situé en Seine-et-Marne, et qui reste l’atelier « phare » pour Total, a subi un arrêt décennal en avril 2006, pour être modernisé, informatisé, revampé… Le problème c’est que depuis, il n’arrive pas à redémarrer : problèmes de maintenance et de sous-traitance, problèmes techniques à répétition, accidents (on a même frisé la catastrophe en décembre dernier, avec une fuite d’hydrogène). A priori cet atelier devrait quand même fonctionner quand vous lirez ces lignes.

En ce qui concerne l’atelier d’ammoniac de l’usine rouennaise où je bosse, ce n’est pas beaucoup mieux. Les arrêts pour problème technique ne se comptent plus, alors que ce sont des ateliers prévus pour n’être arrêtés qu’une fois par an pour quelques travaux. De gros travaux sont prévus fin 2007, mais il faudra que l’atelier réussisse à tenir jusque-là. Sachant qu’un arrêt-redémarrage de tels ateliers coûte très très cher (gaz perdu, casse, achat d’ammoniac sur le marché international…), on arrive vite à des millions d’euros jetés par les fenêtres et Total commence à se poser des questions sur la pérennité de ces fabrications. Aussi, la multinationale a-t-elle décidé de faire un audit sur ces ateliers. Et les audits, on connaît. Ça a toujours entraîné des suppressions d’emplois et un surcroît de travail. Aussi, l’arrivée de ces auditeurs n’est pas franchement vécue avec plaisir. Ces enquêteurs sont partout, ils collent aux basques d’untel pour vérifier son travail, ils posent des questions vicieuses, mettent la pression, étudient les dossiers et les paperasses… Les gens se doutant des résultats que ces types obtiendront, ça crée un climat malsain et certains stressent encore davantage. Reste que, l’autre soir…

Il est 21h15, l’équipe de nuit vient juste de prendre son poste et s’est réfugiée dans le réfectoire pour prendre le premier café. L’atelier est à l’arrêt et le silence règne. Encore une panne et cette fois c’est assez grave : la chaudière en a un coup dans le nez. Ce n’est pas la première fois. Silence du côté des copains : voilà une nuit où il faudra s’occuper mais il n’y aura pas le stress vécu lorsque l’atelier tourne et peut-être que certains pourront un peu dormir. Le café se boit lentement. Arrive un type, la tête de premier de la classe, avec un dossier sous le bras. Il rejoint l’équipe dans le réfectoire, prend une chaise, s’assoit sans y avoir été invité et se présente. Il est là pour l’audit et a des questions à poser. À ces mots, ça ne fait ni une ni deux : les visages des copains se ferment. Personne ne lui répond. L’atmosphère s’alourdit rapidement et l’auditeur croit faire son malin en reprochant aux gars de ne pas avoir encore mis leurs bleus de travail. Luc réplique alors qu’il n’y a pas urgence vu que l’atelier est arrêté. Et c’est là que ça monte. Momo se lève de son siège. C’est une armoire à glace, il est impressionnant. L’enquêteur commence à comprendre son erreur. « De toute façon, on ne vous répondra pas  » ; « Vous auriez dû prévenir que vous alliez venir  » ; « Nous, la nuit, on veut être tranquille  ». Ça fuse de partout et la colère monte. Le type attrape ses paperasses, se lève et se sauve presque en courant, sous les rires des collègues. Non mais ! C’est pas grand-chose, mais ça fait plaisir.

Article publié dans CQFD n° 42, février 2006.






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