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CQFD N°042


LES VIEUX DOSSIERS D’IFFIK

LA FÊTE, À L’ENVERS ET CONTRE TOUT

Mis à jour le :15 février 2007. Auteur : Iffik Le Guen.


Potlatch ou grandes dionysies puis carnaval, la fête s’est toujours distinguée du temps du labeur quotidien, de l’argent épargné ou des émotions mesurées. Elle porte en elle le sacrifice et la transgression marquée par l’excès et la consommation, le gaspillage et la destruction. Dans une civilisation essentiellement agraire, elle sert de parenthèse de folie à une population docile le reste de l’année et tout le monde est content. Mais lorsque la parenthèse festive s’étend sur plusieurs mois ou que les libations orgiaques de la jeunesse se diluent dans le sang et l’insurrection, les institutions de la religion, de l’État et de l’économie vont essayer d’y mettre bon ordre.

Dans les campagnes surtout, c’est la religion du cabaret qui domine jusque tard dans le XIXe siècle. Ainsi, les dimanches ou les jours de foire, sitôt la messe finie, on emprunte les bancs d’église pour se livrer à des festins et des beuveries qui dégénèrent en danses lascives et/ou en bagarres générales dans l’enceinte même des édifices religieux. Les foires rassemblent tout un monde de marchands forains, de colporteurs, de musiciens ambulants (cornemuseux et tambourinaïres), de joueurs de carte ou de balle, de cabaretiers prospères, de journaliers venus chercher une gâche. Le goupillon se tourne vers le sabre pour tenter d’imposer une religion plus intériorisée, plus austère et plus respectueuse de l’ordre public. La construction d’un État moderne et centralisateur sous Louis XIV passe notamment par la création d’une force de police chargée du contrôle des moeurs de la population grâce à la stricte réglementation des fêtes et marchés organisés en place publique. Mais la tâche est immense et, un siècle plus tard, la campagne demeure le refuge d’une noblesse frondeuse, d’un bas clergé ignorant, d’une foule prompte aux ivrogneries et rixes dangereuses. Et si la fête vient à être interdite, la jeunesse paysanne s’en prend aux curés moralisateurs, aux huissiers procéduriers qui sont injuriés et bousculés, aux forces de la maréchaussée, pierres contre fusils, qui comptent parfois des morts dans leurs rangs. Si force doit rester à la loi, qu’importe, on ruse en déplaçant la fête dans le hameau voisin, en jouant à cache-cache avec les cavaliers, en feignant de se tenir tranquille pendant quelque temps avant de reprendre de plus belle.

Il faut donc attendre le développement de l’agriculture intensive, de l’instruction et bientôt de l’industrialisation au début du XIXe siècle pour voir la fête traditionnelle réellement contestée. En Angleterre, le processus de clôture des terres met fin à la propriété collective des terrains communaux et le moindre pouce d’espace est fermé et mis en culture au détriment des activités festives. En France aussi, des propriétaires, de peur de voir leur matériel brisé et leurs récoltes incendiées, dénoncent anonymement ces charivaris qui empiètent jusqu’au saccage sur la propriété privée. Mais le vrai scandale est lié à la montée en puissance de la religion laïque du travail contre la multiplication des jours chômés (trois mois par an dans certaines régions) à l’occasion d’un calendrier festif désormais pléthorique. En 1803, naît la très montypythonienne Society for the Suppression of vice dont le but est d’interdire toutes les foires où règnent la débauche des filles et la dépense excessive des pauvres. Mais il est très difficile d’en finir avec ces fêtes traditionnelles parce qu’elles témoignent d’un sentiment d’unanimité culturelle des communautés villageoises. En Angleterre encore, les lâchers de taureaux dans les rues sont proscrits dès 1798. En France, Paul-Louis Courier enfonce le clou au sujet de la répression des bals populaires dans sa pétition « Pour les villageois qu’on empêche de danser » (1822) : « Les gendarmes se sont multipliés en France ; bien plus encore que les violons, quoique moins nécessaires pour la danse. Nous nous en passerions aux fêtes du village, et à dire vrai ce n’est pas nous qui les demandons : mais le gouvernement est partout aujourd’hui…  » Qu’eût-il dit des free-parties ?

- À lire Yves-Marie Bercé, Fête et révolte, Hachette Littératures, 2006

Article publié dans CQFD n° 42, février 2006.






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