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CQFD N°042


PETITS MÉTIERS

À LA BULLE INSURGÉE

Mis à jour le :15 février 2007. Auteur : Sébastien Dubost.

Fin janvier à Angoulême. La grande foire du Festival international de la bande dessinée bat son plein, entre distributions promotionnelles de céréales et débats de fond(s) sur le « Forum E. Leclerc ». Pourtant, entre les têtes de gondoles, certains résistent à l’envahisseur commercial. Étienne Davodeau, auteur estampillé « social », prouve qu’« engagé » peut rimer avec « succès » [1]. CQFD lui a payé un coup.

Que ce soit dans les petites structures collectives autogérées, ou dans les grosses machines commerciales, on trouve assez peu de bandes dessinées traitant de sujets politiques ou sociaux. Est-ce que l’engagement politique n’est pas surtout dans le mode de production ?

La situation est plus complexe qu’il y a cinq ou dix ans : y avait la bande dessinée alternative, rigoureuse, radicale, chez les indés et la bande dessinée commerciale chez les gros éditeurs. Maintenant, que l’éditeur soit indépendant, voire associatif, n’est pas un critère de valeur, et a contrario le fait qu’un gros éditeur publie des bouses ne l’empêche pas parfois de sortir des pépites. Si on rajoute à ça le fait qu’il sort quatre mille bouquins par an, ça devient très difficile de lire le paysage éditorial français.

On a l’impression qu’il y a une évolution vers plus de documentaire, d’auto-fiction, de journal intime. Et malgré tout, on voit pas l’émergence de beaucoup de sujets sociaux.

La bande dessinée s’est toujours positionnée en rupture avec le réel. Les auteurs veulent créer des mondes imaginaires, aller dans le passé, aller dans le futur, aller vers des planètes lointaines… C’est traditionnellement un média de rupture avec le réel. L’autobiographie n’est apparue qu’il y a quinze ans. Les sujets sociaux et la politique restent les grands absents chez les gros éditeurs.

Ça se développe, y a eu des précurseurs quand même.

Y a eu Sacco, y a eu ces gens-là… Baru, notamment avec sa série Quéquette blues [2], est un des grands de la bande dessinée française, mais voilà, son rôle n’est pas encore reconnu à sa juste valeur, je crois. Baru est un des cinq ou six auteurs à cause de qui je fais de la bande dessinée.

Y compris dans tes livres de fiction comme Quelques jours avec un menteur, y a une épaisseur des personnages en relation avec leur milieu. Est-ce que c’est dû à une culture politique, ou est-ce que c’est plus un intérêt pour le documentaire, au début, qui t’a amené ensuite à « faire du social » ?

Oh, je ne sais pas. Le contexte dans lequel j’ai grandi, qui est le sujet des Mauvaises gens, y est sûrement pour quelque chose, y a aussi le fait qu’en tant que lecteur, je vibre jamais autant que devant une histoire qui pourrait arriver, voire, qui pourrait m’arriver, tu vois ? De mon point de vue, la bande dessinée est un média, un langage idéal pour parler de la vie quotidienne. Elle permet d’aller voir quelqu’un et de lui dire : « Raconte-moi comment ça se passait quand t’as créé ta section syndicale dans l’usine, y a quarante ans.  » La bande dessinée, à cause de sa légèreté technique, s’y prête bien. Et j’y trouve une forme d’honnêteté.

Est-ce que le fait que la bande dessinée devienne un secteur économique hyper rentable n’a pas poussé certains éditeurs à se dire : « Pourquoi ne pas tenter d’occuper ce créneau du documentaire et du social ?  »

Dans un premier temps, ç’a été ça : « Y a un ou deux mecs un peu chiants qui veulent faire ce genre de livres, bon ben, on en fait un, vu la production…  » Et certains de ces livres ont trouvé un public. Quand on a fait Rural ! chez Delcourt, ils en ont tiré trois mille au début. Et puis ils se sont dit : « Ah, tiens, ce genre de bouquins qu’on faisait comme ça pour voir, ça marche…  » Du coup, y a une petite niche qui coûte pas cher en risques. Et puis, parmi ces livres-là, effectivement, certains ont rencontré leur public grâce à l’emballement des années 90… Qui commence déjà à se tasser. Y aura forcément une purge : on ne peut pas rester à quatre mille titres par an.

Pour les indépendants, ça risque d’être rude.

Les premiers qui vont morfler, c’est les plus fragiles. On n’a pas trop de soucis à se faire pour Delcourt, Soleil et compagnie, mais pour L’Association, 6 pieds sous terre, les Requins Marteaux… C’est eux qui ont été les aiguillons, il y a quinze ans, et c’est eux qui vont payer maintenant… Y a pas de justice là-dedans.

Étant toi-même publié par un gros éditeur, Delcourt, comment tu te sens vis-à-vis de l’agressivité des grosses maisons d’édition qui multiplient les collections pour occuper le terrain chez les libraires ?

Déjà, Guy Delcourt est strictement indépendant, il a 100 % de sa boîte. Le problème c’est plutôt qu’un groupe comme Média Participation achète Dargaud, puis Le Lombard, puis Dupuis… Il possède plus de la moitié de la bande dessinée européenne. Pour eux, y a des actionnaires, donc il faut vendre des choses. C’est de la bande dessinée ? Vendons de la bande dessinée ! Et les libraires, devant un monstre pareil, n’ont pas beaucoup de moyens de pression. Après, moi, me dire auteur professionnel, j’ai du mal, même si je nourris ma petite famille depuis quinze ans grâce à la bande dessinée. Pour un mec qui bosse aux Requins Marteaux, je dois être une espèce de collabo, et pour un auteur de chez Dargaud, je suis un intello un peu… Heu… Tu vois ? Je suis dans une espèce d’anomalie permanente, de mon point de vue. Mais cette position atypique me convient assez bien finalement…

Propos recueillis par Sébastien Dubost


L’histoire de l’histoire

Avec Kris au scénario et une palanquée de collaborateurs et témoins des faits, Un homme est mort est l’histoire d’une grève tragique sur le chantier de reconstruction de Brest, en 1950. C’est aussi l’histoire d’un film, réalisé par René Vautier, à la demande d’ouvriers en lutte pour témoigner de leur combat et de la mort d’un des leurs tué par la police. Ce film ne résistera pas aux multiples projections sur les piquets de grève et à l’ultime séance (à l’Élysée !) devant Paul Éluard (auteur d’un poème en hommage au résistant Gabriel Péri, dont le vers « un homme est mort » donna son titre et servit de bande-son au film). René Vautier, rentré clandestinement en France pour tourner Un homme est mort, est l’un des pères du « cinéma direct » (Chris Marker, groupe Medvedkine…) qui voulait donner la parole aux acteurs sociaux dans leur vie quotidienne. Il est aussi le réalisateur d’Afrique 50, considéré comme le premier film anticolonialiste français, et de Avoir vingt ans dans les Aurès, sur la guerre d’Algérie. L’album est joliment complété par un dossier d’archives qui accentue encore la force de témoignage de cette « bande dessinée du réel ».

Article publié dans CQFD n° 42, février 2006.


[1] Auteur, entre autres, des Mauvaises gens (Delcourt), prix du public et prix du scénario à Angoulême, en 2006. Dernier ouvrage paru : Un homme est mort (coscénarisé par Kris), chez Futuropolis.

[2] Réédité sous le titre Les années Spoutnik, (Casterman).





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