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CQFD N°042



QUAI BRANLY : LA RÉPUBLIQUE ET LE SAUVAGE

Mis à jour le :15 février 2007. Auteur : Jacques Marcel.


Les musées sont à l’honneur. Le Louvre s’exporte comme une marque déposée et Chirac entre dans l’histoire par le quai Branly. Mais la question est désertée par les mouvements sociaux. Pourtant, faire entrer un objet au musée, le conserver et l’exposer, lui donner le titre de patrimoine, c’est l’inscrire dans une histoire. Á qui appartient ce choix ?

En France, l’histoire du musée national est liée à celle de la République. Le musée républicain, né de la Révolution française, est contradictoire. D’abord, l’exposition d’oeuvres d’art dans un lieu ouvert au public est un projet aristocratique républicanisé. Autre contradiction, il répond à la période d’iconoclasme où le peuple détruit les symboles de la royauté, fussent-ils artistiques. Lancer un programme de conservation à cette époque, c’est donc arrêter le vandalisme fêtard de la plèbe. Le musée, bien qu’ouvert à l’inconnu et aux citoyens, est donc un espace public contraignant. Apprécier les oeuvres, c’est faire preuve de civilité et accepter les règles du jeu définies par les nouveaux maîtres. Puis le projet d’ouverture démocratique est petit à petit abandonné. Le musée devient payant, les bonnes gens n’appréciant guère les vagabonds qui trouvent dans ces lieux un abri. Cela se corse encore avec la IIIe République, obsédée par l’établissement d’un régime bourgeois définitif qui en finirait avec la menace révolutionnaire. Le musée devient alors un outil d’acculturation : il est à la gloire de la République et présente l’histoire comme un mouvement sans anicroche. Le musée national et la technocratie esthétique sont nés.

Ce rapide retour historique montre la tension qui habite cette institution. C’est une tension politique, entre la réponse autoritaire de la muséification et la question de l’appropriation du musée par le peuple. Si la seconde moitié du XXe siècle a mis l’accent sur le service public - la propriété collective que le musée public met en scène était la bonne conscience du capitalisme -, les nouveaux modes de gestion pointent vers leur confiscation élitiste et mercantile. La gestion du personnel oscille désormais entre précarisation accrue et néo-management. La mission de service public est peu à peu remplacée par la recherche de rentabilité. Quant à l’appropriation symbolique du lieu par ses visiteurs, elle est brouillée par l’omniprésence des sponsors : du logo Total gravé dans le marbre du Louvre à Yves Saint-Laurent mécène d’une exposition sur Dada… La contradiction politique du musée disparaît-elle pour autant ? Rien n’est moins sûr. Comment ne pas voir la dimension anti-démocratique du bon vouloir présidentiel en jeu dans le musée ? Chacun des présidents de la Ve République a eu son musée parisien : Pompidou le Musée d’art moderne, Giscard le musée d’Orsay, Mitterrand le grand Louvre et Chirac le quai Branly. Désiré par le prince, le musée exprime bien la confiscation des questions publiques par une oligarchie, voire un individu.

Chirac peut donc mourir sur ses deux oreilles, il a son musée, produit de son amitié avec Jacques Kerchache, trafiquant d’art africain. Parlons-en. Censé être un éloge de la diversité culturelle, puisqu’il expose des objets provenant d’Asie, d’Afrique, d’Amérique et d’Océanie, il n’est en réalité que l’expression du rapport de l’Occident au reste du monde. De Musée des arts primitifs, il a d’ailleurs été rebaptisé Musée des arts premiers, pour finir Musée du quai Branly. Cela fait moins raciste que Musée de l’art nègre… Restent les orientations idéologiques. Alors que la majorité des objets exposés proviennent du pillage colonial, l’histoire de la colonisation n’est quasiment pas évoquée. Pire, elle semble niée ou digérée. Impossible de voir les hommes et les femmes derrières les objets, qui d’ailleurs ne sont pas forcément des oeuvres d’art pour ceux et celles qui les ont produits. Difficile de comprendre leur signification, le fond est noyé dans la forme. Les objets, plongés dans la pénombre, inspireraient presque la peur du sauvage. Un découpage géographique propre à l’oeil du colon préside le parcours. Les salles se distinguent par la couleur du sol. Celui qui ne le voit pas est perdu au milieu d’objets aux mille significations. Celui qui l’aperçoit a le sentiment de marcher sur un planisphère colonial. Visiter le musée Chirac du quai Branly, c’est partir vainement à la rencontre d’un Autre que ce musée ne donne pas l’occasion de découvrir. Exemple : l’exposition inaugurale, « D’un regard l’Autre », niait le regard de l’Autre. Seul le regard de l’artiste occidental était présenté comme porteur de vérité universelle.

Universalisme unilatéral, centralisation, caprice présidentiel, négation de l’histoire coloniale : le musée du quai Branly est bien un fidèle reflet de la République. Reste donc à savoir comment l’esprit critique du public, moins écervelé qu’on veut le croire, fera résonner dans les murs du musée Chirac la voix des résistances d’Afrique, d’Asie, d’Amérique et d’Océanie.

Lectures :
- Sally Price, Arts primitifs regards civilisés, 1995, ENSB-A.
- Bernard Dupaigne, Le scandale des arts premiers, 2006, Mille et une nuits.
- Philippe Baqué, Un nouvel or noir, 1999, Paris Méditerranée.
- Aminata Traoré, Ainsi nos oeuvres ont droit de cité là où nous sommes, dans l’ensemble, interdits de séjour, 2006, http://www.educationsansfrontieres.org/article.php3 ?id_article=568

Article publié dans CQFD n° 42, février 2006.






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