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CQFD N°043


RETOUR SUR LE SOULÈVEMENT DE NOVEMBRE 2005

UN PROFESSEUR CRACHE LE FEU

Mis à jour le :15 mars 2007. Auteur : Gilles Lucas.

Au dos du livre de Serge Roure Apologie du casseur [1] est écrit « Parce que la violence a sa légitimité, comme la patience a ses limites.  » Ce prof de philo de Vitrolles affirme publiquement sa prise de position en faveur des émeutiers. Et par la même occasion s’en prend au consensus idéologique qui rampe dans la société. CQFD l’a rencontré.

CQFD : Pourquoi as-tu écrit ce livre ?

Serge Roure : J’ai voulu me défouler, déverser mon fiel, exprimer mon dégoût à l’égard de ces deux partis : celui de l’indignation et celui de la compréhension. Sarkozy a dit : « Essayer de comprendre, c’est déjà excuser.  » L’attitude de gauche a été de dire : « Je comprends, mais je ne justifie pas.  » Deux manières de dire la même chose et de réclamer de toute façon le châtiment de toutes ces « racailles ». Les discours médiatiques et politiques m’ont été insupportables. Mais aussi autour de moi, dans mon milieu professionnel et avec mes amis proches. Ce qui me choque, c’est la bonne conscience avec laquelle les « inclus » condamnent les jeunes de banlieues sans voir combien ils sont eux-mêmes prêts à tout pour avoir ce qu’ils veulent, combien ils peuvent être mauvais et lâches. Sans faire d’angélisme, mes élèves, les jeunes que je côtoie, sont vifs, marrants, tranchants. Quand je vois à quel point leur destin est déjà tracé, ça m’est insupportable. On en fait des barbares afin que tout ce qu’ils disent et font soit définitivement illégitime. Mais surtout, que ça soit clair : ce qui s’est passé dans les quartiers en novembre 2005 est plus que normal. Avec ce qui se passe dans les banlieues, les conditions de vie, de travail, les contrôles, les injustices, le harcèlement, le mépris, toutes les agressions minuscules, symboliques et spectaculaires que ces jeunes subissent, qu’est-ce qu’ils peuvent faire d’autre que détruire ? Qui sont ceux qui ne feraient pas pareil à leur place ? À mon niveau de prof, c’est affligeant de voir combien les élèves, leurs goûts, leurs styles, leurs manières de parler sont méprisés et combattus par le corps enseignant. On assiste, et c’est un exemple parmi des dizaines d’autres, à une véritable hystérie dans une fraction de la communauté éducative à propos du port de la casquette. L’administration et les profs dépensent une énergie incroyable à traquer ces malheureuses casquettes. Comme si eux, aussi, n’étaient pas impliqués dans des modes de reconnaissance et d’identité… J’en ai parlé avec mes élèves. Finalement quand ils la portent, c’est comme s’il s’agissait d’un acte politique. Les profs disent souvent que les élèves les maltraitent. Mais il faut voir combien leur seuil de tolérance est très bas et combien ils favorisent ces situations de bordel et d’irrespect. C’est souvent un juste retour des choses. D’autant que rien n’est fait pour rendre plus facile leur boulot. Les effectifs sont tellement réduits dans les quartiers. Les ZEP sont du saupoudrage. Une mauvaise plaisanterie…

Que disaient tes élèves en novembre 2005 ?

Ils voulaient en parler. On en a parlé. Je suis dans un lycée où il y a une grande mixité sociale. J’ai dit que j’étais de leur côté, même s’il ne s’est rien passé d’important dans les quartiers de la ville où j’enseigne.

Quelles ont été les réactions de tes collègues après la publication de ton bouquin ?

Les profs disent que je suis démago avec mes élèves. Moi, je cherche à être à égalité avec eux. Ce qui est contraire à ce qu’on nous apprend dans les IUFM où l’on dit de marquer de la distance avec les élèves. Démagogie ! On a affaire à du terrorisme intellectuel avec ce mot. Je pars de ce qui plaît aux élèves. Trop de profs refusent de partir de ce qui plaît aux élèves. Ils sont raides et manquent totalement d’empathie. Personne ne me parle de ma prise de position. Mais, il y a eu un avant et un après la publication. Avant, j’avais l’impression qu’on me trouvait plutôt brave. Après, peut-être que je suis parano, mais je vois bien qu’on me trouve bizarre et inquiétant. Je suis maintenant assez isolé. Il y a une espèce de gêne. Les collègues et l’administration pratiquent avec moi l’évitement. Et puis, je sais aussi que j’ai pris des risques en affirmant une telle position. Jusqu’à présent l’institution n’a pas bougé. Aucune réaction, sinon sur des blogs où de « belles âmes » s’indignent que je ne sois pas sanctionné. On verra bien…

Et qu’en disent tes élèves ?

Ils ont été sensibles au relatif succès médiatique. Je suis passé deux fois à la télé, à chaque fois dans une ambiance où l’on a tenté de me présenter comme un extrémiste mi-terroriste, mi-animal de foire. Quelques élèves, venus des quartiers les plus durs sont contents que « je représente », comme ils disent. Ils se retrouvent dans mes propos. Et je remarque que ceux qui ont le plus envie de lire le bouquin sont ceux qui s’investissent dans le rap et le hip-hop. Parce que le rap est aussi une expression poétique et politique.

Tu penses que les choses peuvent changer ?

Je crois que c’est avec une certaine forme de violence que les choses peuvent changer. Je ne parle pas de l’attaque du bus à Marseille qui a été une très grosse connerie et qui, en plus du drame que cela a provoqué, dessert complètement les émeutiers. Mais je doute que les actions légitimes comme le vote ou les pétitions soient réellement efficaces. Quant à ma prise de position publique, je ne crois pas qu’elle changera grand-chose…

Propos recueillis par Gilles Lucas.

Article publié dans CQFD n° 43, mars 2006.


[1] Éditions Michalon, novembre 2006.





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UN PROFESSEUR CRACHE LE FEU
gatonegro | 25 mars 2007 |
Une bien saine lecture que cette apologie ! La comparaison Calliclès-Scarface m’a bien plu, entre autres choses, un ton décidé et ravageur par exemple, et pas de cadeau pour les affreux et autres chiens de garde qui ont craché tout leur fiel au moment des émeutes. Salutaires émeutes.
 

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