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CQFD N°043


LES VIEUX DOSSIERS D’ANATOLE

AUX CHIOTTES

Mis à jour le :15 mars 2007. Auteur : Anatole Istria.


Dans l’Antiquité,les latrines étaient latines. On sait qu’à Rome elles constituaient des lieux publics confortables, où les classes nobles brassaient les nouvelles et les affaires. Bien plus tard, et malgré Rabelais, qui témoigne d’un art scatologique populaire ne manquant pas de selles (« Il n’y a tel torchecul que d’un oisillon bien duveté », vante Gargantua), à la Renaissance, la satisfaction des besoins passent d’être chose publique à chose pudique. Dans les traités de civilité qui fleurissent au XVIe siècle, on lit qu’ « il est mal poli de saluer qui urine ou défèque » (Érasme). On assiste en effet à la montée en puissance de la pudibonderie liée au mode de pensée bourgeois. La gestion des déchets humains peine à émerger au grand jour. On se méfie de l’eau, propagatrice de miasmes. La crasse a par ailleurs la réputation de protéger. Le bon sens paysan s’applique en ville, malgré les interdictions répétées. « Nécessité fait loi », dit le proverbe. Le système qui prévaut depuis le Moyen Âge est celui du tout-à-la-rue, consistant ni plus ni moins à jeter ses immondices par la fenêtre, avec ou sans précaution d’annonce. Le roi Saint Louis aurait un jour reçu « malencontreusement » le contenu d’un pot de chambre sur la tête. « Les rues des villes sont pleines de boue  », il n’y a ni rigole, ni caniveau. Les arbres « arrosés » périssent. L’aristocratie n’est pas la dernière touchée par les nuisances dues aux déjections humaines : Versailles est décrite comme un cloaque puant où des valets partent en quête des « objets abandonnés » par les courtisans. Fin XVIIIe, la pestilence des quartiers pauvres, les puits infectés, les fosses à ciel ouvert posent un problème d’hygiène publique. Avec la corporation des « gadouards », vidangeurs de fosse, apparaît la corvée de chiottes.

Il faut attendre le XIXe siècle pour que la science et la politique prennent l’excreta à bras le corps. Et relevons au passage que les socialistes utopiques ignorent la question des lieux d’aisances. Des épidémies de choléra et de fièvres typhoïdes ravagent toujours les grandes villes, causant des milliers de victimes. Les hygiénistes veulent résoudre l’insalubrité, non par philantropie mais parce que les épidémies franchissent trop aisément le mur des classes sociales. Avec l’expansion urbaine et démographique, on s’inquiète de l’air vicié des habitats et des eaux stagnantes. À Paris, les vespasiennes apparaissent en 1841 et les demeures bourgeoises hausmanniennes se voient pourvues de toilettes privatives. Les égouts s’étendent sur 140 km de canalisations de 1852 à 1878. Ce qui suscite d’ailleurs des polémiques. La bourgeoisie méprise l’importance agricole de l’engrais humain. Victor Hugo livre une charge contre les égouts dans le chapitre « L’intestin du Léviathan  » des Misérables (1862) : « Cet “or fumier” devrait être rendu à la terre au lieu d’être jeté à l’eau ; […] à cela deux résultats : la terre appauvrie et l’eau empestée. La faim sortant du sillon et la maladie sortant du fleuve. » Aux partisans de l’épandage agricole s’oppose un pasteurisme frileux qui prône l’évacuation rapide des matières fécales dans les fleuves et la mer. Cachez ces crottes que l’on ne saurait voir ! La Seine ainsi polluée devient un foyer d’infection verdâtre. En 1887, le système hydraulique de la chasse d’eau, venu d’Angleterre (water-closet), est imposé par le préfet Poubelle.

Pendant ce temps, chez les culs-terreux et dans les faubourgs, on applique peu ou prou les préceptes bibliques : « Quand tu iras t’accroupir à l’écart, tu creuseras et quand tu repartiras, tu recouvriras tes excréments avec de la terre  », dixit Moïse dans Le Deutéronome. En pratique, on les mélange plus fréquemment au fumier. Les fosses septiques se répandent au XXe siècle. Les campagnes ne connaîtront l’adduction d’eau et le tout-à-l’égout qu’après 1950. L’obsession du péril fécal pousse à l’utilisation de chimies phytosanitaires qui achèvent de polluer les eaux et rendent les fèces impropres à la fertilisation. L’homme moderne vit comme un progrès de se débarrasser de ce qui l’encombre sans se soucier de sa destinée. Or, en ce début de XXIe siècle, de modestes pionniers amorcent dans l’urgence une nouvelle ère de conscience écologique avec le « chiotte-séchisme » ! Les toilettes sèches, fabriquées pour un coût modique, suggèrent de se passer de chasse d’eau en mélangeant ses petites et grosses commissions avec des déchets végétaux secs (copeaux, sciure de bois, paille, foin, chanvre en paillettes ou feuilles mortes…) Un foyer économise alors 35 à 40 % de sa consommation d’eau et peut recycler sa merde en compost potager. Ainsi s’opère peut-être le retour du cycle vertueux et fertilisant du caca.

- À lire Roger-Henri Guerrand, Les lieux, Histoire des commodités, Éd. La découverte, 1982.

- http://fr.ekopedia.org/Toilettes_sèches

Article publié dans CQFD n° 43, mars 2006.






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