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CQFD N°043



TRAVEN OR NOT TRAVEN ?

Mis à jour le :15 mars 2007. Auteur : Anatole Istria, Jules Hyénasse.

L’homme dont les cendres furent dispersées fin mars 1969 au-dessus du rio Jataté, près d’Ocosingo au Chiapas, a signé du nom B.Traven les livres qui l’ont rendu célèbre. Sa vie durant, il cultiva un anonymat d’autant plus jalousement gardé que ses oeuvres obtenaient un succès foudroyant à travers le monde - sauf en France bien sûr, vieille contrée d’exception culturelle.

SECRET, MYSTÈRE, ÉNIGME sont les vocables qui reviennent à propos de l’auteur des romans Le Vaisseau des morts, Le Trésor de la Sierra Madre, Rosa Blanca, Indios, La Révolte des pendus, La Charrette, Un Pont dans la jungle et de nouvelles (Le Visiteur du soir) pour ne citer que ceux qui sont accessibles en français - mais au vrai moins de la moitié de son oeuvre. Car cet anonyme célèbre est avant tout un grand inconnu, et d’abord parce qu’il a volontairement brouillé ses traces à longueur d’existence. Que sait-on exactement de cet écrivain, qui selon les saisons et les pays (où il a vécu plus souvent en fugitif et en proscrit qu’en citoyen enregistré) se disait anglais, américain ou scandinave, tantôt né en 1882 à San Francisco, tantôt en 1890 à Chicago et qui s’amusait parfois à prétendre qu’il était le fils naturel du Kaiser Guillaume II et d’une actrice ?

Il est attesté qu’il fut, sous le nom de Ret Marut, acteur et régisseur de 1907 à 1915 dans des théâtres allemands et autrichiens. Puis qu’il se retrouva à Munich et lança avec sa compagne Irene Mermet une revue antimilitariste fortement teintée d’anarchisme individualiste. Intitulée Der Ziegelbrenner (Le Fondeur de briques), elle ressemble effectivement, par son petit format et sa couverture rouge cuit, à une brique. Ses articles radicaux répandent malgré la censure de guerre des idées incendiaires jusqu’à ce qu’éclate enfin la révolution de Novembre 1918. Avec ses amis Gustav Landauer, Erich Mühsam et Oskar Maria Graf, il participe à la République des conseils de Bavière et à l’oeuvre de salut public de faire taire les menteurs professionnels de la presse bourgeoise et catholique, au titre de l’immortel principe « qu’il ne saurait y avoir de liberté pour les ennemis de la liberté.  » Ayant échappé en pleine rue à la répression des soudards de Noske et condamné à mort par contumace pour haute trahison par les tribunaux à la solde du nouveau pouvoir social-démocrate, Marut erre alors en Europe avec de faux papiers sans cesser de publier clandestinement sa revue vengeresse. Arrêté à Londres en 1923, il utilise cinq noms d’emprunt dont celui d’Otto Feige, puis est relâché. Au printemps 1924, il s’engage sur un cargo et disparaît d’Europe… Fin de Marut.

En juillet 1924, un homme se présentant sous le nom de B.Traven ou parfois B. Torsvan arrive dans le golfe du Mexique et est bientôt embauché dans les champs pétrolifères ou comme cueilleur de coton saisonnier et autres galères… Le même participe comme photographe à l’expédition de l’anthropologue Palacios au Chiapas, il la quitte bientôt pour explorer par lui-même le pays lacandon. Il découvre là la réalité des indigènes mexicains et de leur exploitation, dont il fera le matériau de son cycle de romans dit « de la Caoba » et tirera, bien avant Soustelle, un essai ethnologique jamais traduit, Land des Frühlings (Au pays du Printemps). C’est alors que démarre sa carrière d’écrivain, cultivant le mystère sur son identité tout en déniant à quiconque le droit de le percer, il vend ses histoires sur le marché européen et américain. Tantôt protagoniste de ses propres livres comme vagabond, activiste, marin, tantôt témoin des mécanismes d’oppression de l’indigène mexicain en qui il voit le frère de l’ouvrier européen. À l’avènement du nazisme, il a l’insigne honneur d’être mis sur les premières listes noires d’auteurs à brûler.

Après la guerre, Le Trésor de la Sierra Madre est adapté par John Huston au cinéma avec Humphrey Bogart dans un rôle de chercheur d’or fébrile. On soupçonne Traven lui-même d’avoir supervisé l’adaptation en qualité de directeur technique sous l’identité de Hal Croves. C’est à sa mort en 1969 à Mexico que sa veuve, Rosa Elena Luján, révèle finalement que Traven et Marut ne font qu’un seul homme. Des dizaines d’enquêteurs et de chercheurs internationaux se penchent sur l’énigme Traven mais le brouillard des origines reste épais. La France, quant à elle, reste hermétique à la portée de son oeuvre et l’on traite négligemment l’auteur en romancier d’aventures de seconde zone. Plusieurs critères peuvent expliquer l’incurie de l’édition française à son égard : chauvinisme culturel, défiance de l’intelligentsia stalinienne vis-à-vis de son anarchisme apatride… Gageons que le temps de la (re)découverte est enfin arrivé.

Jules Hyénasse et Anatole Istria
Dessins : A. I.

- Le Bulletin de critique bibliographique À contre-temps a consacré son numéro 22 à Marut/Traven : http://acontretemps.org

- À découvrir la BD de Golo, B. Traven, portrait d’un anonyme célèbre, Futuropolis, mars 2007.


Libres de droits

Dans les années 30, dans le but de protéger son intimité, B.Traven suspendit la publication de ses romans en Amérique du Sud. Cependant, des exilés allemands, familiers de son travail, furent surpris de ne trouver aucun de ses livres traduits. En 1938, Pedro Rivas, qui traduisit et publia deux titres non autorisés lui écrivit pour avoir la permission de traduire La Révolte des pendus mais n’obtint aucune réponse. Dans une lettre ouverte à Traven, éditée en préface du livre, il écrit, « Depuis le premier de vos livres qui m’atterrit dans les mains il y a quelque temps, j’ai pensé que c’était un crime envers le Mexique de laisser vos travaux inconnus au pays même où ils ont vu le jour… Le pays dans lequel vous avez décrit le combat de la classe laborieuse pour sa liberté, ses souffrances, ses profonds désirs, ses griefs, ses espoirs… Ainsi est votre roman, camarade Traven, cruel, amer, sans pitié, comme la réalité où nous sommes, mais plein de foi et de compréhension, et de connaissance de l’assurance d’une victoire finale qui seule peut nous donner la réelle appréciation des valeurs les plus profondes de l’homme. Moi qui suis né comme vous à un autre bout du monde, j’ai cru à mon devoir de contribuer à traduire ce livre… Aucun de nous s’attache au profit personnel. Nous voulons poursuivre notre entreprise et la mettre au service d’une cause de l’importance que vous savez et que vous comprenez autant que nous. À aucun moment, nous n’avons oublié de reconnaître les droits d’auteur qui vous reviennent. Le partage des bénéfices sera à votre disposition au moment où vous nous le ferez savoir.  »


Anéantissons l’économie !

« Qu’il me faille quatre semaines ou quatorze heures pour aller de Munich à Hambourg aujourd’hui, cela importe moins à mon bonheur, et surtout à mon mode d’humanité, que la question : Combien d’hommes, qui comme moi aspirent à la lumière du soleil, sont astreints dans les usines à devenir des forçats, à sacrifier la bonne santé de leurs membres et de leurs poumons pour construire une locomotive ? Telle est la réalité qui m’importe : plus vite notre florissante économie sera totalement anéantie, plus l’ensemble de notre industrie sera sans pitié détruite, et plus tôt les hommes posséderont cette once de félicité à laquelle tout être humain a droit.  »

Ret Marut, Der Ziegelbrenner


Article publié dans CQFD n° 43, mars 2006.
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TRAVEN OR NOT TRAVEN ?
Bernard Walter | 21 juillet 2007 |

Jamais on ne parle de Traven. Alors honneur à vous !

Je connais bien les « Baumwollpflücker » (« Cueilleurs de coton ») et « Die Brücke im Dschungel » (« Le pont dans la jungle »). Ces livres m’ont accompagné pendant des années. Il y a là dedans une force incroyable. J’adore aussi « Nachtbesuch im Busch » (« Visite nocturne dans la jungle »), une merveille et le « Banditendoktor ». Il y a là tellement plus que ce qu’on peut en comprendre à la première lecture. Je suis prêt à les traduire si c’est dans un contexte où je ne suis pas seul. Ca fait longtemps que j’y ai pensé, et je ne l’ai jamais fait. Cela me ferait indescriptiblement plaisir que vous soyez intéressés à la chose.

D’une façon générale, ce que j’ai vu des traductions françaises de Traven est insatisfaisant (mais je ne connais pas tout, bien sûr). Il y a un côté volontairement âpre chez Traven que les traducteurs édulcorent et adoucissent, c’est très malheureux. (Le premier devoir du traducteur est d’être exact, chaque mot de l’original doit être respecté. Cf « les testaments trahis » de Kundera, qui y parle de cette question de façon parfaite. Et pour cela, quand l’auteur se fâche, comment le traducteur peut-il bien faire son travail, s’il ne se fâche pas, lui aussi ? Si son coeur ne saigne pas lui aussi, quand celui de l’auteur saigne ?) Traven, c’est l’absolu opposé de Thomas Mann, bourgeois virtuose qui fait du style à n’en plus finir. Traven est un casseur de style. Penseur, artiste épique, révolutionnaire, anarchiste, homme.

 

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