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CQFD N°043


PUTE VIERGE !

NOTRE-DAME DU CALVAIRE

Mis à jour le :15 mars 2007. Auteur : César Gibet.

On voit parfois de vieilles musulmanes allumer des cierges à la santé de Notre-Dame-de-la-Garde, la bonne mère de tous les Marseillais. Mais dans la boutique de la basilique, on n’a pas la même hauteur de vue.

CONVOQUÉ PAR UN CLIENT FURIEUX : « Si vous ne venez pas immédiatement constater les dégâts, nous nous passerons définitivement des services de votre association !  » Clac ! Le combiné raccroché rageusement, pas moyen d’en savoir plus. Nos services ? C’est l’intérim des gueux, la mise à disposition de personnels sans espoir immédiat de travail de droit commun. C’est la loterie des CV qui sonnent creux, des sans qualification, des sans-expérience, des sans-domicile décent, des sans-boulot depuis la nuit des temps, des pourchassés par les contrôles Assedic, ANPE, CAF ou RMI. Bref, des travailleurs précaires. Le client furieux ? Un furieux. Mais le bon client quand même, le régulier de tous les jours qui nous appelle depuis la création du monde pour faire le ménage dans la boutique du bon Dieu. Pas moyen d’esquiver. Il faut y aller, faire contrition. Garder le client, garder les précieuses heures de travail. Pas la peine d’y retourner avec la salariée, Mme Zora. Pour elle c’est cuit. Il faudra lui trouver autre chose. J’arrive pile à l’heure. Une plombe de transport du centre-ville, pour deux heures de ménage, c’est ce qu’on appelle une journée bien remplie.

La boutique de la basilique. Façon grande surface à Lourdes. Partout les gadgets pour fan club du grand barbu. Des crucifix en toutes matières, toutes couleurs, en pack de six assortis ou sous blister deux pour le prix d’un. Des chapelets en olivier, en balsa, en châtaignier, en fil de fer, en cuivre et en plastique. Traditionnels, officiels, fantaisistes, élégants ou rigoristes. Des bibles, des missels, des catéchismes, la vie des saints et des petits dômes avec la neige qui tombe sur Notre-Dame pleine de grâce, sur saint Paul, saint Jacques et même sur les rois mages à dos de chameau. Des réveils avec les apôtres à la place des heures, des sacrés coeurs de Jésus qui clignotent quand on les branche, des boîtes à reliques, des auréoles phosphorescentes et tout le bric-à-brac du catholicisme tarifé. Derrière le comptoir, cinq paires d’yeux réprobateurs quand je me présente. Pas besoin de me dire que Mme Zora ne sait pas faire les vitres, j’ai vu…

Pour le détail, cinq bouches tordues entre mépris et répugnance me comptent par le menu les exactions de ma protégée : ne sait pas tenir un balai, ne rince pas la serpillière, marche en traînant les pieds, pose ses doigts sales sur les vitrines, trop nonchalante, je-m’enfoutiste, vulgaire… Stop, stop, stop ! Je suis venu voir le directeur. À son nom, les cinq paires d’yeux brillent, roulent et se croisent en une connivence craintive. Elles me regardent comme si je venais d’annoncer ma crucifixion. Une délégation de grenouilles de bénitier s’enfonce dans l’escalier pour annoncer ma venue. La délégation remonte pour m’adjoindre d’attendre. Vingt minutes à poireauter. J’en profite pour relire le supplice de sainte Geneviève livrée aux lions dans les temps héroïques.

C’est mon tour, une soeur en uniforme m’invite à descendre par l’escalier en colimaçon. Je frappe à la porte du saint des saints et mon escorte en robe de bure m’abandonne, il me semble qu’elle s’est signée furtivement. Je me présente et demande le directeur. D’un rictus mauvais, l’un des hommes se désigne mais me prévient que l’affaire n’en restera pas à son niveau, et que j’aurais affaire au président. Il me désigne un petit homme entre quelques hiérarques du conseil d’administration qui me dévisage férocement, et je comprends avant qu’il n’ouvre la bouche quel dut être le calvaire de Mme Zora.

Il me crache aussitôt un chapelet de questions agressives et fait toutes les réponses. Il me remet à ma place, il me met en demeure, il exige, il exhorte, il prévient, il menace, il siffle, il persifle, il souffle, il crache, il frappe du poing sur la table, il brandit un doigt rageur et puis il s’en va, concluant par un tonitruant « Et à bon entendeur, salut !  » J’ai été un entendeur modèle, pas moyen d’en placer une. Je tente alors deux mots auprès du directeur. Stimulé par son supérieur hiérarchique, il se met à son tour à vociférer. J’entends vaguement des mots : « Feignante  », « Ces gens-là  », « Même pas foutue de  » « Tout juste bons à… et encore !  »

Je décide de fixer le crucifix géant en attendant la fin de l’orage. Je profite d’une accalmie pour glisser hardiment, histoire de reprendre la main : « Si j’ai bien compris, vous êtes en colère ?  » La fureur redouble : « Incapable  », « Insolence  », « Fait exprès  », « Ça ne se passera pas comme ça  »… Je regarde encore le grand christ en bois. Me fera-t-il un signe de compassion ? Mais il baisse sa tête couronnée d’épines comme soumis au poster mural et au regard acéré du maître austère d’un grand ordre qui lui fait face en quadrichromie. Puis le directeur se tait enfin. Je le félicite pour son exigence vertueuse et prend congé. J’apprendrai deux heures plus tard avec douleur et affliction que dans sa mansuétude, le président condescend à refaire appel à nos services. Patient lecteur, si d’aventure tu montes à la basilique, croyant, athée, laïc ou religieux, mystique, gothique, illuminé ou dépravé, fais ce que tu dois faire, mais surtout, surtout, ne laisse pas de traces de doigts sur les vitrines de la boutique. Merci et amen.

Article publié dans CQFD n° 43, mars 2006.






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