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CQFD N°044


COOPÉRATIVES ET ENTREPRISES RÉCUPÉRÉES EN ARGENTINE

RAGE TOUT CONTRE LA MACHINE

Mis à jour le :15 avril 2007. Auteur : Fred Chartiot.

« ¡ Que se vayan todos ! » Qu’ils s’en aillent tous ! Ce cri de ralliement, on aimerait l’entendre ici en ce moment… En Argentine, après une décennie d’illusionnisme économique parrainé par le FMI et la Banque Mondiale, le système s’est écroulé en décembre 2001, provoquant une dévaluation de 300 % ainsi que le blocage des avoirs et des comptes courants. Les gros poissons, « initiés » de l’effondrement imminent, se sont enfuis avec les capitaux, laissant leurs ouvriers sans emploi et sans argent. À la chaleur d’une révolte populaire sans précédent, le pays s’organise, développant des systèmes de troc, d’entraide et d’assemblées populaires. Les travailleurs de certaines entreprises « sans-tête » ont relancé les machines avant de chercher des solutions légales. Aujourd’hui, il existe quelque deux cents entreprises récupérées par leurs ouvriers. Plus de dix mille emplois. Malgré l’absence de soutien institutionnel, le mouvement s’amplifie, ainsi que dans d’autres pays d’Amérique latine. Ce n’est pas ou plus le grand soir, mais une série d’expériences sociales riches en enseignements. En octobre 2006, nos envoyés spéciaux ont rencontré certains de ces ouvriers associés.

CHILAVERT
Cándido González

Imprimerie spécialisée dans l’édition d’art, fondée en 1923 à Buenos Aires, Chilavert voit ses commandes chuter dans les années 2000. Le patron licencie peu à peu ses ouvriers et tente de vendre les machines à leur insu. Le 4 avril 2002, sept d’entre eux occupent les locaux, travaillent en douce, puis résistent à la police avec l’aide des gens du quartier.

« ÇA A ÉTÉ UN CHANGEMENT silencieux, on ne s’est pas rendu compte, ç’a été comme un réflexe, pour se faire payer les salaires. On ne voulait pas faire la révolution, simplement se faire payer. On a empêché qu’ils enlèvent les machines, parce qu’on savait que sinon ils ne paieraient jamais. On est entré en contact avec l’entreprise IMPA, là où est né le MNER [Movimiento National de Empresas Recuperadas]. Ils ont une longue expérience de lutte. On est dans un système capitaliste, on est obligé de suivre, de rester compétitif, avant de trouver d’autres formes. Une entreprise récupérée fait partie de l’économie, mais c’est de l’économie alternative. Un exemple : lorsque ceux du métro ont fait grève pour la journée de six heures, car le travail est très dur, on leur a tiré des tracts gratis en bossant le week-end. On a ajouté notre petit grain de sable à leur édifice. C’est ça l’équilibre : si l’un tombe, l’autre aussi !

Le centre culturel est une fierté pour nous, les jeunes du quartier viennent danser la salsa, en face il y a un centre de retraités qui se réunissent aussi ici. Ce sont des gens qui nous ont aidés quand nous étions en lutte, tout le voisinage nous a aidés et maintenant on utilise cet endroit pour les bals, les réunions… L’idée de récupérer l’imprimerie est venue avec les évènements de 2001, les juges corrompus, les syndicats corrompus, les médias qui racontent les choses comme ils veulent, les banques, les comptables qui aident le patron en dissimulant. Avec l’aide d’un avocat on a fouillé les comptes de l’imprimerie, et on a vu que les rotatives n’étaient pas dans les papiers, on a compris qu’on était en train de se faire avoir. En 2002, il y a eu plein d’assemblées populaires. L’assemblée de Pompella nous a aidés lorsque le patron a voulu récupérer les machines de force. Je ne pensais pas qu’il y ait une révolution, ou alors à cause d’une pénurie de pétrole ou d’eau…

On a perdu car personne ne pouvait rassembler tout ce mouvement. On remplissait la Plaza de Mayo, et personne n’était là pour diriger cette force. On a d’abord été une fabrique récupérée, avant d’être une coopérative, car il fallait trouver une forme légale. Il y a deux courants, l’étatisation sous contrôle ouvrier ou la coopérative. Nous, on a choisi la seconde possibilité parce qu’elle nous correspond mieux, on a la possibilité de facturer, de demander l’expropriation. On démontre qu’on sait faire tourner la fabrique, il va falloir que la coopérative s’ouvre au reste du monde pour soutenir cette idée. “ Occuper, résister et produire”, c’est le slogan des sans-terre au Brésil. Au moment de l’occupation de l’hôtel Bauen, on avait installé une pancarte avec ces trois mots. Quand j’ai écouté la radio, ils disaient “ Occuper, résister ”, et c’est tout ! Les médias déforment de petits détails, mais c’est énorme en vérité !

La propriété privée c’est quelque chose comme ma maison, mais une entreprise, c’est d’abord un bien social, et il viendra le moment où tout sera bien social, mais j’ai peur qu’il faille attendre encore deux cents ans ! La crise va être si grande qu’il va même falloir partager l’air, “respirez un peu vous, après c’est moi”, quelque chose comme ça. Le syndicat, c’est lui qui relie le patron aux employés, nous on a enlevé le patron, donc il n’y a plus de syndicat ! Mais ils nous ont aidés au moment de l’expropriation. Et s’il faut aller aider un syndicat quelque part, dans une autre entreprise, on ira. Le mouvement des entreprises récupérées subit des crises, il s’est divisé en deux courants : “fabriques récupérées” et “entreprises récupérées”. Pendant que l’une se bat, l’autre se regarde mourir. Il y a toujours eu des bandits. Et des camarades qui ont une autre position que la tienne.

Pendant le processus de récupération de l’imprimerie Del Sol, on leur a donné une commande qu’on avait nous, des prospectus en quadri. Ils ont pris l’argent, ça leur a permis de surmonter l’épreuve et nous savions, par expérience, que le premier boulot te donne la force de continuer. Ils ont prouvé qu’ils pouvaient le faire, avec des machines qui n’avaient pas tourné depuis des mois, des cylindres pourris… On a sorti un livre qui expliquait ce qu’étaient les assemblées populaires, ce que nous vivons, la solidarité, lutter pour un idéal. Après la sortie du livre, on avait la police 24h sur 24 pour que rien ne rentre ni ne sorte. On a continué à imprimer de nuit, on sortait tout par un trou creusé dans le mur et les voisins sortaient les bouquins par la terrasse. C’est l’histoire de plein de monde finalement !

Notre mouvement est un mouvement fragile, on doit faire très attention, travailler avec prudence. On travaille avec une banque coopérative par exemple, mais ça reste une banque qui travaille avec la banque centrale. On a des taux d’intérêt très élevés. On veut pas qu’ils nous offrent les intérêts, juste qu’ils nous tuent pas. C’est un bon système, l’autogestion, mais ça a ses limites. Les clients avancent l’argent pour le film, le papier. S’ils n’avaient pas confiance… Mais on n’est pas les seuls à avoir récupéré quelque chose, une partie de la société aussi. »


YAGUANÉ
Rodolfo Gómez

Coopérative de traitement de viande, Yaguané est un symbole en Argentine : c’est la première entreprise récupérée par ses travailleurs. Ces abattoirs se situent dans la grande banlieue de Buenos Aires, à La Matanza. L’entreprise ressemble à une petite ville. Ils tuent environ mille bovins par jour. Dans son secteur, c’est la plus grande entreprise du continent. Avec six cents travailleurs-propriétaires.

« ON EXISTE DEPUIS 1996. Les premiers responsables étaient mauvais administrateurs. Il y a deux ans une assemblée extraordinaire a décidé d’en changer. Il y avait trop de dettes. Au début on dormait dans l’entreprise, on veillait pour pas qu’ils nous enlèvent les machines. On a commencé avec cent animaux par semaine, et on gagnait cinq ou dix pesos hebdomadaires. Il y a deux ans, on a formé une commission, et maintenant c’est mieux, on tue 5 000 bêtes par semaine, et on a quatre à cinq fois plus d’argent. On a embauché aussi, avant on était quatre cents, maintenant plus de six cents. On exporte en Russie et dans plein d’autres pays. On est bien, on gagne entre deux cent cinquante et trois cents pesos par semaine. On a les médicaments gratuits, un minibus pour les transports, et le repas de midi est gratuit pour tout le monde.

En 2003, la société anonyme est déclarée en faillite, et depuis on attend le jugement, on n’a toujours pas la loi d’expropriation. En 1996, les patrons sont partis, on est resté à trois cents pour surveiller les machines. Ils sont partis avec une dette équivalente à dix fois la valeur des abattoirs. Comme dans une société normale, on a des horaires et de la discipline, mais toutes les décisions sont prises en assemblée générale, une par mois et plus si nécessaire. On touche tous le même salaire. Ceux qui travaillent plus que huit heures sont payés plus.

On aide aussi les nouvelles coopératives à se monter, on leur explique notre fonctionnement. Il faut s’entraider, c’est ça le système, on ne peut rien faire tout seul. Pour les fêtes, on se partage les sacs de viande, on trouve l’argent. On ne fait pas de politique ici, on aide les autres ouvriers à s’en sortir parce qu’on est nous-mêmes des ouvriers. Le gouvernement aide bien les sociétés, alors pourquoi pas les coopératives ? Il faudrait qu’il légalise l’expropriation et nous on éponge la dette du patron. Sinon, ça fait six cents personnes à la rue, six cents familles sans revenu, et c’est tout le quartier qui tombe. »

Propos recueillis par Fred Chartiot
Photos : Yohanne Lamoulère

Article publié dans CQFD n° 44, avril 2007.






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