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CQFD N°044


ALTARRIUS CONTRE L’EMPIRE

LA MONDIALISATION UNDERGROUND

Mis à jour le :15 avril 2007. Auteur : Nicolas Arraitz.

À partir du bazar de Belsunce à Marseille, Alain Tarrius, socio-anthropologue urbain (et tout-terrain) [1], a remonté le fil d’Ariane du trabendo transméditerranéen. Où l’on découvre comment, en rupture de salariat, les saute-frontières ont tissé d’invisibles territoires circulatoires où le lien social prime sur le commerce, tout en frayant avec de réels enjeux macroéconomiques. De Tanger à Dubaï - la nouvelle Mecque électronique -, en passant par la mer Noire, nous voilà entraînés dans un road movie atypique et fascinant. Chez Momo, Bar du Triomphe, notre homme a croisé CQFD. Histoires.

CQFD : Qu’est-ce qui t’a amené à explorer le souk marseillais ?

Alain Tarrius : La mairie m’a appelé en 1985. Il y avait eu des affrontements entre taxis locaux et taxis clandestins arabes. Elle voulait calmer le jeu, repérer les voyous… Arrivé à la gare Saint-Charles, je hèle un taxi : « À Belsunce  ». Réaction : « Arabe ou pas, Belsunce c’est cent francs.  » Pour faire deux cents mètres ! Ç’a été mon premier contact avec les fameux taxis voyous. Pas les Arabes, ceux qui se plaignaient de leur concurrence déloyale [rires]. En fait, les commerçants du quartier, pour que leurs clients ne se fassent pas piller par ces taxis-là, offraient les services d’un « cousin » pour les emmener à l’aéroport de Marignane. Cent balles à quatre au lieu de deux cents par tête de pipe avec les taxis légaux. Quand les flics les arrêtaient, le client disait « c’est mon cousin  ». Les mecs me racontaient ça avec un sourire jusqu’aux oreilles dans leur arrière-boutique, de vraies cavernes d’Ali Baba. Frigos, télés, magnétoscopes… Incroyable : je m’étais documenté, INSEE, mairie, etc., et tous disaient « quartier de la misère, réhabilitation difficile, trop d’immigrés ensemble  ». J’ai commencé à fréquenter ce milieu, ces mouvements en provenance d’Algérie ou d’autres villes européennes et qui faisaient escale ici pour faire des achats avant le retour au bled. Marignane était alors un aéroport en pointe question trafic voyageurs, grâce aux Algériens. Et tout ce beau monde passait par Belsunce.

Et ta mission initiale, à quoi a-t-elle abouti ?

J’ai naïvement dit à l’agence d’urbanisme qu’il y avait là une vitalité à encourager, qu’il fallait les aider à améliorer le parc immobilier. On m’a dit « Oui, mais on n’a pas le droit de faire des prêts à des non-natifs.  » Avec une mauvaise foi évidente, chaque fois qu’un Arabe demandait les facilités de crédit prévues dans le plan de réhabilitation, on se cachait derrière un arrêté datant de 1943, de l’occupation nazie ! On ne voulait pas voir le fonctionnement admirable de ce comptoir algérien. On parlait de quartier répulsif. Très vite, l’agence a reçu l’ordre de « ne plus travailler avec Tarrius, qui développe des a priori contraires à la politique souhaitée  »… Je ne m’en plains pas, ça m’a rendu ma liberté. Là, il ne s’agit plus d’immigrés qu’on fait venir pour bosser en usine, mais de débrouillards. Il y avait là une mobilisation très intelligente. Au début des années 70, le commerce de Belsunce était uniquement de proximité. Puis des Arméniens qui travaillaient le cuir, et aussi des Juifs du « petit Sentier » ont cédé leurs baux aux Algériens. Les Arméniens parce qu’ils n’utilisaient plus les locaux en rez-de-chaussée, et les Juifs parce que cette alliance leur permettait de vendre du vêtement à cette clientèle de passage.

Marseille fantasmait beaucoup sur Belsunce. « Il y a 100 000 Arabes là-dedans  », entendait-on souvent. Qu’en était-il ?

La chambre de commerce estimait à 630 000 par an les « passagers de Belsunce ». Ce qui donnait au total 2,9 milliards de francs de chiffre d’affaires. Beaucoup plus que les 29 millions de francs du Centre Bourse, en face. Ces milliers d’Algériens qui venaient acheter des fringues n’allaient pas traverser la rue pour acheter de l’électroménager à la FNAC : tout était fait pour qu’ils se sentent mal à l’aise dans ce centre commercial, avec les vigiles qui empêchaient les gens de stationner dans les galeries. Des deux côtés de la rue, on écoule des marchandises du Sud-Est asiatique, mais d’un côté il y a un commerce « clean » et de l’autre un commerce où le client marchande et peut manger un couscous ou un riz cassé. Ça m’a sauté aux yeux : les multinationales ont besoin de ces circuits-là pour atteindre la clientèle pauvre des pays pauvres, mais aussi les pauvres des pays riches.

Quand as-tu commencé à voyager avec les « fourmis » ?

Mes premiers voyages, ç’a été avec des Marocains. À partir de 1989, il y a un reflux des Algériens, asphyxiés par l’impôt révolutionnaire du FIS. Les événements en Algérie ont un retentissement dans le quartier. Les « notables informels » - qui mettent en contact ceux qui arrivent avec tel commerçant, qui les aiguillent sur l’endroit où changer leurs dinars, en bref qui garantissent le bon ordre de ce système sans loi écrite - sont foutus en l’air par les barbus, qui les considèrent comme les commis du FLN. Je me suis laissé entraîner par ces Marocains qui partent de Marseille à 6h pour se trouver à Algésiras à 18h avec leur fourgonnette pleine, à l’embarquement, direction Tanger. Ce qui m’intéresse c’est l’au-delà de l’échange économique, ce que ça provoque chez les gens. La fille qui gère la comptabilité familiale, qui remplace le père pendant ses absences. Quand on fait deux allers-retours par semaine, il faut assurer sa carte de séjour, faire le manoeuvre, se mettre au chômage… Les garçons traînent dehors, mais leurs soeurs ont un niveau d’intégration qu’aucune fille française n’a : à quinze ans, elles se chargent déjà des démarches à l’ANPE, etc.

Peut-on parler d’une désertion du salariat ?

C’est en tout cas symptomatique d’une prise de distance par rapport à l’idéologie républicaine de l’intégration. Des milliers de gosses prennent conscience que leur père s’est fait exploiter sans pitié, que le frère aîné a fait des études mais végète au RMI et que par contre le cadet, qui met à profit des réseaux familiaux à travers l’Europe, échappe à cette pesanteur. C’est une conscience brusque et nette : rentrer dans la raison des Français qui « accueillent », c’est aller vers une soumission insupportable. Le discours des pères, c’est : « Si on les met à l’école, on en fait des fainéants  », à contre-pied du discours officiel qui dit que les études permettent de se dépasser, comme Azouz Begag ! Eux, ils puisent en eux-mêmes, dans des ressources propres, basées sur le lien.

Un repli identitaire ?

Des qualités en apparence contradictoires sont mises à contribution : celles, endogènes, qui soudent des familles élargies autour du négoce, avec le rôle particulier des femmes, l’accueil de compatriotes de passage, et puis l’idée partagée que ceux qui réussissent le mieux sont ceux qui ont des relations avec le plus d’étrangers possible : si tu connais un Polonais, il peut t’avoir telle marchandise, si tu connais un Italien branché avec Taïwan, il peut t’avoir des logiciels. En fait, il y a repli par rapport aux voies normales : école, travail. Et, au contraire, ouverture sur les autres étrangers, ceux qui sont dans la démerde et créent leurs réseaux.

On nous bassine avec le laisser-faire libéral, mais il y a des choix complètement idéologiques dans les entraves qu’on met à ce commerce, informel sans être illégal…

Oui, on perpétue une stigmatisation de ces gens-là. En 1987, les experts planchaient avec beaucoup de sérieux sur la question : comment accéder au marché méditerranéen ? La chambre de commerce a organisé une conférence avec une quarantaine d’acconiers du port, et j’ai été invité. Je suis venu avec quatre jeunes qui m’aidaient dans mes recherches. Des fils et filles de commerçants, ayant fait des études, parlant arabe et français. On s’est fait siffler. Des gars ont commencé à taper du pied en criant : « Du cul ! Du cul !  » J’ai appris plus tard que certains de ces hommes d’affaires concluaient leurs sauteries par des projections porno… Après, ils ont payé 40 000 francs une boîte américaine pour qu’elle réponde à la fameuse question. Au bout de trois semaines, elle a pondu un rapport de quinze pages, disant qu’il fallait parler arabe, être un peu cultivé et embaucher du personnel originaire de là-bas… On aurait pu intégrer l’activité de Belsunce. Mais le racisme est très ancré, et puis la ville n’a plus le contrôle du port.

Quel rapport y a-t-il entre ce trabendo et les trafics réels ou fantasmés dans les banlieues ?

Les jeunes des quartiers supportent de moins en moins l’immobilisme qu’on leur impose. À Perpignan, ceux qui accompagnent leurs oncles en Espagne déniaisent leurs copains français qui s’ennuient sans oser traverser la frontière. Ils les emmènent faire la fête à Barcelone, repèrent des discothèques, écoutent d’autres musiques, se font une culture transnationale. Ils gagnent des pépettes, reviennent avec de quoi fumer… Ils voient leurs pères immobilisés dans leur rôle de travailleur immigré et ont envie de passer à autre chose. Alors quand l’État fait l’amalgame avec les mafias, c’est l’État qui est crapuleux. Quand Sarkozy descend d’une bagnole le col ouvert en plein hiver, comme sous amphétamines, et qu’il reproche aux jeunes de ne pas respecter les règles, il débarque d’une autre planète. Il ne sait pas quand ni où il est. Il y a une différence abyssale entre les trafics illicites et le commerce dont nous parlons. Là, il s’agit de circuits longs et parfaitement lisibles. Le gars qui livre sait où et à qui il doit livrer là-bas. Il sait que la moindre plainte sur la marchandise peut remonter en sens inverse. Et puis il y a la figure du notaire informel.

Une sorte de juge de paix ?

Plus que ça : il est actif et intéressé dans la construction et la protection des réseaux. Quand ce commerce a pénétré l’Espagne, il conseillait les gens pour qu’ils n’entrent pas en concurrence. « Il n’y a personne à Tarragone, installe-toi là-bas.  » Dans ces territoires circulatoires, les frontières physiques sont peu de chose. Plus réelles sont les frontières morales. Il y a eu des gars qui ont voulu y mêler un trafic de shit, par exemple. Mais ils se sont fait alpaguer. Balancés parfois par d’autres circulants. Les « notaires » de Marseille connaissent bien les réglementations, les douanes, le garage où une bagnole peut se retaper avant de partir hors taxes pour le Maghreb… Quand 50 000 cartes grises disparaissent, ce n’est pas pour alimenter le marché local ! Il faut voir la chronique annuelle des arrestations parmi le personnel de la préfecture de police ! Sans vouloir alimenter la légende noire de Marseille, c’est comme dans les ambassades de pays de l’Est ! Ce qu’on a du mal à comprendre, c’est comment autant de gens arrivent à fonctionner ensemble sans État. Et ils y arrivent très bien. D’une part à cause d’intérêts matériels communs et ensuite parce qu’il y a un échange humain et social très fort. La réputation est importante, mais pas liée à l’identité locale. On ne dit pas « Moi je suis là depuis toujours  ». C’est plutôt « Moi je sais passer les frontières, ça fait vingt ans que je les passe  ». C’est ça, la notoriété.

Ces qualités ont pas mal à voir avec celles des négociants marseillais avant que le port ne leur soit confisqué, non ?

Oui, ce sont des façons à la fois ultralibérales et artisanales. On rejoint ces échanges proto-capitalistes qui fourmillaient autour du bassin méditerranéen jusqu’au milieu du XIXe siècle. Quand on utilise les mécanismes d’analyse marxiste, on cherche à savoir si cela ne correspond pas à des intérêts économiques dominants. Ces flux sont probablement contraires aux intérêts des États-nations, mais pas au développement économique.

Un débouché pour les multinationales asiatiques à travers Dubaï ?

Ça, c’est brutal ! Les marchandises qui arrivent détaxées à Dubaï arrivent officiellement pour y rester. Mais si on calcule, il faudrait que chaque habitant consomme plus de 5 000 écrans plasma chaque année pour justifier de tels flux. Les règles internationales permettent de réexpédier ces produits à condition qu’ils soient taxés. L’OMC sert à ça : à maintenir une hiérarchie des richesses. Elles sont précieuses ces hiérarchies, pour les États-nations.

Mais que fait l’OMC ?

Déréguler, mais dans des perspectives concurrentielles. Les pauvres intéressent les multinationales, contrairement à ce qu’on dit. Il y a du fric à faire ! Ils sont mille fois plus nombreux et dix fois moins regardants. Le raisonnement est limpide.

Y a-t-il contradiction entre économie informelle et macroéconomie ?

Pas tant que ces flux souterrains n’atteignent que les populations pauvres. Pour l’instant, ce sont des créneaux non concurrentiels, destinés à des clients peu aisés qui ne pourraient pas s’offrir un crédit. Mais on maintient le contrôle car c’est une frontière qui peut sauter. La pression est exercée pour que ces flux ne quittent pas ce créneau de diffusion.

De même qu’on exerce une pression sur l’immigration non pas pour la stopper mais pour la maintenir en tension, c’est ça ?

Sarkozy ferait bien de jeter un coup d’oeil en Roumanie et en Bulgarie, qui viennent d’entrer dans l’Union. Là-bas, c’est l’ensemble de la population qui est sur ce créneau-là.

Peut-on parler d’alternative au marché officiel ?

Je pense qu’il s’agit d’une contradiction majeure de la mondialisation. Les milieux internationalistes huppés prétendent que la contradiction prolétariat-capital est dépassée. Regardons-les fonctionner : ces gérants de l’économie globale sont formés dans les mêmes grandes écoles, ils y créent des réseaux qu’ils entretiennent ensuite entre colloques et barbecues. Leur pouvoir se constitue par l’acquisition de très hautes compétences et d’un minimum de relations sociales. Ils parlent d’ « encastrement de la sociabilité dans la compétence »… Voilà la différence : dans nos réseaux, le lien social existe avant l’acquisition des savoirs. C’est parce qu’on est du même village qu’on fait des projets ensemble. Là, l’activité commerciale est encastrée dans le social, en contradiction avec le marché. Alors bien sûr, on peut dire que 180 000 Afghans en Bulgarie ce n’est pas beaucoup. Mais si on regarde à l’échelle du PIB, c’est autre chose. En Italie, l’économie incontrôlable atteindrait 30 %. En Russie, on arriverait presque à 100 %. En France, on nous dit 16 %…

Quel lien vois-tu entre tes observations et celles de Serge Latouche [2] en Afrique ?

La primauté du lien social, allant jusqu’à des réseaux internationaux complexes, imperméables aux pratiques mafieuses puisque ouverts. On coopte plus qu’on ne se protège de l’extérieur. La différence, c’est le lien avec le producteur. Importer des tonnes de matériel high-tech de Dubaï en Bulgarie réclame des compétences exceptionnelles, y compris la capacité de corrompre des douaniers. L’Iran accepte que les Baloutches (ethnie de l’Ouest afghan) entrent sans papiers. L’Azerbaïdjan aussi. Les Turcs et les Iraniens ne se demandent pas de visa. Dans cet univers, Istanbul n’est plus qu’un miroir aux alouettes. L’État turc et les USA contrôlent le Bosphore de très près, mais ce n’est plus qu’un lieu d’information et de négociation. Les flux passent ailleurs.

Où va ce monde ?

Les frontières les plus étroites sont aussi les lieux de plus grand passage, comme ces quarante mètres de quai à Algésiras. Tu parles d’une forteresse ! C’est par la porte que ça passe, pas la peine de rehausser les murs. Il suffit d’avoir la bonne clé. Les Marocains l’ont, pour la plupart. Ceux qui souffrent aujourd’hui, ce sont les Subsahariens. Dans le Sahel, des villes de clandestins se recomposent. Et cela grandit aussi dans les territoires sans État, en Macédoine, au Kosovo… Sur la côte dalmate, les pêcheurs croates circulent sur de pauvres rafiots, mais ils roulent en 4x4… En face, il y a l’exception italienne : tout disparaît dans l’opacité de la Mafia. Sur l’ancienne frontière ottomane, les courants migratoires récents ont resserré les liens entre des gens que les historiens disaient divisés à jamais par la volonté des sultans, mais qui se redécouvrent autour d’activités et de résistances communes. On voit des commerçants afghans ou tchétchènes s’allier avec des Roms de Bulgarie, se marier avec des filles de la minorité musulmane serbe, ou même s’aventurer au Kosovo occidental, où tous les perdants des guerres balkaniques se côtoient et pratiquent le troc. Il faut revisiter tout ça. Il faut voir le paysage ravagé de l’Ouest afghan : avant il y avait des pommiers, des vignes (le vin du Sultan !). Là, les gens n’osent plus travailler les champs. Certains se reconvertissent dans l’opium. D’autres, plus courageux, se jettent sur les routes comme circulants, ils livrent jusqu’au bazar de Damas, et au-delà. Ils excèdent les frontières et les règles des États. Ils sont insaisissables.

Propos recueillis par Nicolas Arraitz

Article publié dans CQFD n° 44, avril 2007.



Comme la lave qui déferle

« Ce qui nous colle à la peau, c’est qu’on serait de bons et fidèles ouvriers agricoles, forts en greffes et en irrigation. Les braves gens disent même que nous continuons les savoir-faire de nos ancêtres andalous… Moi, j’ai quitté la fac de Rabat en 1977 pour venir en France […]. Quand je suis arrivé, je n’ai pas eu vraiment le choix : si j’allais travailler à la terre, je pouvais devenir un “bon bougnoule”, sinon, si je restais en ville, j’étais suspect de toutes sortes de déviations. Et comme je n’avais ni les moyens ni l’envie d’aller à l’université, eh bien j’ai choisi la bonne voie de l’Arabe bien intégré. […] À Aniane, j’ai connu d’autres ouvriers dans les bistrots ; et les gens, en voyant que j’apprécie leur nourriture et le petit rosé du coin, m’ont proposé tel ou tel autre emploi en dehors de l’agriculture ; comme une promotion que l’on donne à quelqu’un qui se tient bien, qui est des nôtres. Employé chez un peintre, manutentionnaire de magasin, ouvrier de chimie, etc. La réussite quoi, qu’ils pensaient […]. Quand tout a changé, je n’en revenais pas. C’était comme le feu, la lave qui déferlait, entre 1990 et 1995, un barrage avait cédé sous la poussée des Marocains. Ils arrivaient par milliers, et c’était à qui trouverait les bagnoles, les fourgons, et les remplirait au mieux pour faire du commerce. Et on poussait tout le monde en ville pour habiter ensemble ; femmes et enfants suivaient et j’avais l’impression que, tout d’un coup, le Maroc était là. Comme s’il s’était agrandi et que nous, au Nord, nous avions la richesse. Tu penses que j’y suis vite passé […]. Quand tu m’as accompagné, tu as vu : je mange comme toujours et je bois pareil, ici ou au Maroc. Pourtant les anciens copains d’Aniane, ils disent maintenant que je suis devenu un mafieux ou un islamiste. Pour eux, je pouvais pas réussir sans rester petit. Sans être coincé sous leur regard. »

(Une « fourmi » raconte son passage du salariat au trabendo, in La mondialisation par le bas, Balland 2002).


[1] Arabes de France dans l’économie mondiale souterraine, Éditions de l’Aube, 1998.
La Mondialisation par le bas, les nouveaux nomades de l’économie souterraine, Balland, 2002.

[2] La planète des naufragés, La Découverte, 1995.





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