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CQFD N°044


VALEUR TRAVAIL

LE BONHEUR D’EXISTER

Mis à jour le :15 avril 2007. Auteur : César Gibet.

« De l’air ! », suppliait Laurence Parisot au dernier congrès du Medef. Il faut avoir du souffle pour oser entreprendre. Il faut une sacrée dose de courage pour se dépasser, pour progresser dans l’existence. Mais ce n’est pas donné à tout le monde. Christiane, elle, sera bientôt payée pour le savoir.

ET CHRISTIANE EST HEUREUSE… Ho, oui ! Elle est contente la Christiane. Elle nous a fait le coup du suspens. « J’ai une grande nouvelle à vous annoncer  », elle a dit comme ça au téléphone. Rendez-vous immédiat. Elle arrive au bureau, solennelle, pleine de mystère, avec le menton qui tremble un peu. Moi aussi je suis un peu pressé, deux ans de suivi, de petits boulots chez les p’tits vieux et chez les ménagères quinquagénaires. Deux ans de consolations, d’encouragements, d’aménagements et de déménagements. Pourtant, le problème est simple : Christiane se traîne un gniard de huit ans et un mari smicard qui ne jure que par la femme au foyer. Pas de minima sociaux, trop riches. Alors un peu la CAF, un peu les allocations logement, le salaire du mari moins les frais de boisson et roule !, ça le fait quand même.

Mais Christiane s’emmerde. Et là on peut comprendre. Elle a usé la télé à force de la regarder en tricotant des écharpes parce que les pulls c’est un peu compliqué, la laine est chère et « Les Feux de l’amour » ça dure pas très longtemps. Elle avait été couturière, il y a longtemps. Mais l’ANPE dit que la couture, c’est bouché. C’est vrai qu’il n’y a plus beaucoup d’usines à couturières. De toute façon, les dattes, les bonbons Haribo, tout ça c’est pas possible à cause du petit. Libre pendant les heures d’école et pas le mercredi. Les tâches domestiques au service de ses enfants et de son conjoint, c’est la priorité. Restent donc des heures d’aide à domicile à temps partiel, au service semi-public des personnes âgées, des malades ou des couples stressés par le travail. Dit comme ça, ça donne pas envie. Mais en réalité, ça s’appelle « filière professionnelle, débouchés inépuisables d’emploi, secteur en expansion » et surtout, fromage de première classe pour les entreprises d’emplois familiaux. Mais Christiane est devant moi, elle se tortille un peu, toute rose de la surprise qu’elle va me faire. Christiane, ça fait plaisir, moi qui l’ai connue déprimée. On peut dire qu’elle est vraiment contente d’être heureuse aujourd’hui. Il faut que j’attende la fin des coquetteries, je ne veux pas lui manger son plaisir. Mais bon Dieu, c’est long ! Elle tourne autour du pot de la « grande nouvelle », comme les enfants le jour de la fête des mères avant de dévoiler le sublime tableau en nouilles collées. J’ai envie de la secouer : C’est qui ? C’est où ? CDD ou CDI ? Combien d’heures par semaine ? J’ai pas que ça à faire moi, je te range dans la colonne insertion réussie ou dans celle du sursis pour six mois ?
- J’ai trouvé du travail à l’association Bonheur d’exister.
- Oulala ! Méfi, avec un nom pareil ! Mais c’est très bien quand même, bonne maison, heu… sérieuse et tout. Et quel contrat vous ont-ils fait ?
Elle minaude encore, c’est la deuxième tranche de la surprise. Elle me tend le contrat prestigieux, le CDD d’usage sans terme précis, à temps partiel, au SMIC. Et voilà. Il n’y a plus qu’à expliquer à Christiane son statut de sous-traitance : « Voyez-vous, Christiane, quand vous allez essuyer les meubles et les caprices de mademoiselle Machin-chose à l’autre bout de Marseille, vous êtes à son service, mais ce n’est pas votre patron, c’est un client du Bonheur d’exister. Et quand la taulière du Bonheur d’exister, vous conseille de ne pas partir en vacances sous peine de ne pas retrouver votre job au retour, ce n’est pas un ordre de patron, c’est un conseil avisé.  »

Je ne suis pas un monstre, je ferai grâce à Christiane de tous ces détails contractuels. Je me contenterai de la féliciter d’avoir « trouvé un travail » en essayant de lui raconter que parfois, au Bonheur d’exister, ils finissent par embaucher les gens vraiment, avec un vrai contrat de travail… Tout ça parce que mon boulot à moi, c’est d’aider à « ventiler, dans les budgets familiaux, la redistribution des masses salariales  ». Alors… Quand Christiane travaille une heure au service de l’Alzheimer de Mlle Machin-Chose, à l’autre bout de Marseille, elle gagne tout net 6,63 euros. C’est un peu juste pour un volume de la collection Harlequin et Christiane préfère calculer autrement. 6,50 euros, après la cantine du petit et le transport pour aller au chagrin, il reste encore le prix d’une soupe de légume pour trois personnes (avec des croûtons et de la crème fraîche !) ou une salade de tomates et crudités (avec des lardons !), selon la saison. Elle est pas belle la vie ? Bien sûr, le travail de Christiane sera revendu 16,50 euros en bout de course à l’utilisateur final, en l’occurrence ici Mlle Machin-Chose . Exactement le double de son salaire avec les charges. Mais ça, c’est pas les affaires du social. Et puis quoi, c’est indécent à la fin de parler d’argent avec des gens pas riches !
- L’important, c’est de mettre du coeur à l’ouvrage et de transmettre à ses enfants la valeur travail, pas vrai ?
- Oui, Christiane, excusez-moi. Je m’égarais.

Article publié dans CQFD n° 44, avril 2007.






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LE BONHEUR D’EXISTER
| 13 juin 2007 |
Elle en a de la chance, Christiane ! Parce que moi qui exerce la même profession qu’elle, avec mes 8,27 € bruts de l’heure, me retrouve avec 6,20 € nets, une fois mon salaire délesté de ses 25 % de charges diverses-z-et variées. Ainsi va, l’heure travaille autrement ( cling, fit le clin d’oeil ) ; Christiane gagne quarante-trois centimes de plus par heure que moi au final ( comment se fait-ce ? , m’interrogé-je quand même ) mais moi j’ai quand même un avantage sur elle ( on disait, parce que je suis une optimiste dans l’âme ) : j’ai un contrat moins bidon même s’il s’agit aussi d’un CDD à répétition et à temps partiel. Peut-être le mien est-il plus du sage que d’usage ? Bonjour chez vous !
 

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