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CQFD N°045


PAS DE CHOIX DANS LA DATTE

LA FAIM DES CAGOLES

Mis à jour le :15 mai 2007. Auteur : Anatole Istria.

Il n’y a pas que vers la Chine, l’Inde ou la Roumanie qu’on délocalise. La société de fruits secs Saman de Marseille, anciennement connue sous le nom de Micasar, se voit transférée… dans le Lot-et-Garonne. Ou comment déshabiller Pierre pour habiller Paul.

DÉCIDÉMENT TOUT FOUT LE CAMP ! L’emploi, le respect, les traditions, l’identité d’une ville. Le 19 avril après un mois de grève, les ouvriers et saisonniers de l’usine Saman spécialisée dans le conditionnement des dattes importées de Tunisie doivent se faire une raison. Le groupe France Prune (Maître Prunille) propriétaire depuis 2002, ferme leur usine de Marseille et transfère ses activités dans le Lot-et-Garonne. C’est une activité historique liée au port méditerranéen qui s’envole au pays du pruneau, où les bénéfices de ce dernier piquent un peu du nez. François-Xavier Dewavrin, le directeur de France Prune prétend que le site de Marseille doit fermer fin mai car il est « vétuste ». Selon la CFDT, majoritaire dans la boîte « les négociations ont permis d’augmenter les indemnités de licenciement et de garantir les reclassements de la vingtaine de salariés permanents sur le site de Vitrolles  » [AFP]. Et la centaine de saisonnières et d’intérimaires, alors ? Elles comptent pour des prunes ? Leur statut par définition ne peut leur faire bénéficier d’aucune indemnité de licenciement… ni d’une pensée compatissante du patron.

« Cagole » c’est le mot marseillais pour désigner une fille un peu vulgaire et légère - et encore, ça dépend des goûts. Il vient du nom occitan donné au long tablier (cagoulo) des trieuses de dattes qui trimaient dans les fabriques à la fin du XIXe siècle. Chez Saman, chaque année depuis trente ans, de juillet à décembre, une centaine de cagoles faisaient la saison de conditionnement. Pourtant, ici, la vulgarité ne se situe pas du côté des saisonnières. En pleine occupation de l’usine, elles témoignent de leur fidélité à une tâche qui pourtant les a « percluses d’arthrose » [1] : « Ce travail, il est dur mais on l’aime. On se retrouve chaque saison, il y a des liens qui se tissent. Ça va nous manquer. Il faut batailler pour faire dix-huit palettes de dattes à l’heure. On a cinq minutes de pause le matin, cinq minutes l’après-midi. Et à la fin, ils te mettent dehors à coups de pied sans une explication ? C’est comme ça qu’on nous remercie. On nous considère comme rien ! C’est comme si on était invisibles ! »

La direction n’a pas voulu faire bénéficier d’un plan formation ces femmes âgées de quarante à soixante ans, sans grande possibilité de réinsertion. « Il y a beaucoup de femmes seules avec enfants qui n’ont que ce boulot. Sans ça, comment elles vont faire ? Elles vont être malheureuses !  » Les saisonnières sont indignées de se retrouver devant le fait accompli, sans qu’on leur ait permis d’anticiper cette situation. « En novembre, le patron savait déjà que la boîte voulait délocaliser, mais il nous mentait en nous disant “tout va bien” !  », aujourd’hui, « il ne faut pas croire qu’il n’y a plus de travail. Il y a des commandes pour des années. Mais ils veulent faire de beaux immeubles. Marseille veut devenir touristique. Alors ils ferment les usines et ils virent les pauvres !  » En effet, « la vente d’un hectare boulevard Villecroze dans le XIVe [où se situe l’usine] à Marseille est estimée à plus de trois millions d’euros.  » (La Marseillaise, 12/04/07) Et on imagine que ce n’est pas pour faire du logement social… Sur 300 000 emplois salariés à Marseille, il n’y a plus que 16 000 emplois industriels (dont 5 000 pour l’agroalimentaire), observe le syndicaliste Charles Hoareau. Tout concourt à expurger Marseille-la-populaire pour la raccorder au triste décor de carton-pâte de la Côte d’Azur.

Article publié dans CQFD n° 45, mai 2007.


[1] Propos recueillis par Karine Bougie et diffusé sur Radio Galère le 13 avril.





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