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CQFD N°045


LES PETITES GENS

SÉVÈRE MAIS JUSTE

Mis à jour le :15 mai 2007. Auteur : Gilles Lucas.

Chacun à sa place. Ce n’est pas parce qu’un allocataire des minima sociaux touche chaque mois juste de quoi pouvoir respirer, qu’il doit se croire en droit de manifester quelques arrogances à l’égard des puissants.

DÉBUT JANVIER 2007, Jean-Noël Guérini, président du conseil général des Bouches-du-Rhône, se fend d’une lettre imprimée à destination de ses administrés. Le sujet : « notre avenir commun ». Plein de sollicitude, il veut « prolonger le dialogue », aborde la « question délicate de la fiscalité locale qui a augmenté ces dernières années » et exprime ses angoisses humanistes : « aujourd’hui, alors que la vie chère rend le quotidien de chacun plus difficile, il n’est pas envisageable de risquer un divorce entre le citoyen et le contribuable, sous peine d’affaiblir le fonctionnement de notre République.  » Et parce qu’il « était en effet vital d’amortir le choc de cette décentralisation hasardeuse et précipitée que j’ai fréquemment dénoncée au plan national car elle n’est qu’un massif transfert de charges de l’État au détriment des collectivités », Guérini a trouvé un remède fort simple : « être juste, c’est aussi être rigoureux et sévère. Ainsi pour le Revenu Minimum d’Insertion et depuis que le département en a la charge, le nombre d’allocataires a très nettement diminué. C’est parce qu’elle est trop précieuse que la solidarité ne doit pas être détournée. En réorientant nos efforts vers ceux qui ont réellement droit à notre secours et qui veulent se réinsérer, nous lui donnons tout son sens.  »

Face à cette si touchante compassion, il arrive que l’ingratitude n’ait pas de limite. Comme celle de monsieur B. Monsieur B. n’est pas content. Quelques jours avant la réception de la missive, ce Rmiste de 59 ans, dispensé, comme le dit la loi, de pointage et de recherche d’emploi, avait appris la suppression de l’allocation spécifique aux personnes privées d’emploi. Cette allocation d’un montant de 274,71 euros était destinée à payer en partie les dépenses d’eau et d’électricité. Alors, indifférent à l’intérêt général dont M. Guérini est le tout puissant représentant, monsieur B. lui expédie, fin janvier, une lettre recommandée avec accusé de réception. Avec une insolence sans mesure, il se répand : « Je me permets de venir ici vous remercier de votre récent courrier tout au long duquel vous manifestez tant d’intérêt au modeste administré que je suis… Et pourtant, je ne semble pas bénéficier de toute cette sollicitude que vous affirmez déployer dans le cadre du maintien social et solidaire ! J’ai 59 ans bien sonnés et bénéficiais de l’allocation spécifique aux personnes ayant perdu leur emploi, âgées de 50 à 60 ans non assujetties à l’impôt sur le revenu, permettant d’atténuer leurs dépenses d’eau, de chauffage et d’ éclairage. Instituée en 1998, cette allocation ruineuse pour le département, […] est donc supprimée cette année… afin d’être « réorientée” vers ceux qui ont réellement droit à votre secours.  » Il poursuit : « Toutefois je n’imaginais pas que pour »amortir le choc de la décentralisation hasardeuse", ainsi que vous l’expliquez si technocratiquement, vous commenceriez par couper les vivres aux vieux économiquement faibles de votre département… » En finissant par un sarcastique « J’attends donc que vous m’expliquiez précisément ce que notre avenir a encore de commun…  »

M. Guérini est un homme de dialogue. Mais étant lui-même très occupé, il semble que ce soient ses services qui se soient chargés de la réponse. À la mi-février, monsieur B. reçoit donc un courrier du conseil général. Il s’agit d’une convocation au « Pôle d’insertion - Direction adjointe de la Solidarité ». Motif : monsieur B., bien que dispensé de recherche d’emploi et de pointage, comme le stipule la loi, n’a pas signé de contrat d’insertion. Sur la porte de ce ministère marseillais de la Solidarité, derrière les vigiles, est affichée cette devise rédigée par quelques mauvais esprits orwelliens, et vérifiée massivement par les harcèlements que subissent depuis quelque temps les allocataires des minima sociaux : « Chaque jour à vos côtés. » Monsieur B. fait moins le fier. Face à lui, la conseillère est pugnace et lui ne peut se dissimuler derrière quelques courriers. Il sait que le moindre faux-pas menace ses faramineux revenus mensuels de 380 euros. « Il faut que vous fassiez un contrat d’insertion, c’est la loi » insiste la dame. Humblement, monsieur B. explique que n’étant pas assujetti à la recherche d’emploi, son contrat d’insertion ne concerne donc que la recherche d’un logement et un engagement à suivre des soins. « Le logement je l’ai, et la santé ça va, merci », explique-t-il. « C’est la loi », répond définitivement la dame. Voilà qui aura rétabli le bon ordre des choses. Monsieur B. voulait du dialogue, il en a eu. M. Guérini ne s’est pas laissé prendre au jeu belliciste de son interlocuteur. Et surtout, il a su rester dans l’ombre et humble malgré les quelques 15 000 euros de rémunérations qu’il touche par mois en tant que sénateur et président du conseil général. De quoi « amortir le choc de cette décentralisation hasardeuse et précipitée » qui exige la mise en place d’une « politique de rigueur  » sévère mais juste.

Article publié dans CQFD n° 45, mai 2007.






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