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CQFD N°045


IMPLICATION DE LA FRANCE AU RWANDA

PÉDAGOGIE GÉNOCIDAIRE

Mis à jour le :15 mai 2007. Auteur : François Maliet.

Trucider pas loin d’un million de personnes en quelques semaines nécessite une organisation sociale hors pair. Les rouages de la machine de mort ne doivent pas se gripper. Dès la fin des années soixante, les militaires belges puis français formèrent leurs homologues rwandais à la doctrine de « la guerre révolutionnaire ». Une stratégie qui incuba pendant trente ans, jusqu’au génocide de 1994. Docteur en sciences politiques et co-auteur d’Une Guerre noire (Éditions La Découverte, 2007) avec le journaliste David Servenay, Gabriel Périès revient pour CQFD sur cette participation de la France à l’élaboration du dernier génocide du XXe siècle.

CQFD :Comment définir la doctrine de « la guerre révolutionnaire » ?

Gabriel Périès : La doctrine de la guerre révolutionnaire est la codification de l’organisation militaire de l’État en situation de crise : état d’exception, propagande, guerre et action psychologiques, contre-guérilla et autodéfense, développement du renseignement… La doctrine de la guerre révolutionnaire a donné naissance à un dispositif vertical et horizontal de contrôle de la population : des organisations de propagande contrôlées par le pouvoir militaire mobilisent la population pour empêcher que l’ennemi ne l’influence. Le contrôle horizontal quant à lui renvoie au quadrillage territorial qui attribue à chaque partie du découpage militaire et administratif du pays une structure de renseignement et de contre-guérilla. Cette doctrine, testée durant la bataille d’Alger, s’insère dans un contexte de « guerre totale », qui prévoit une guerre préventive contre tout ennemi intérieur avant de pouvoir passer à une guerre avec la constitution d’un front contre l’ennemi. Il s’agit alors, à travers l’établissement d’un appareil coercitif interne, de lutter préventivement sur ses propres arrières pour empêcher un « coup de poignard dans le dos » au moment de l’offensive. En Afrique, le pré carré français intégrera cette conception de la guerre pour empêcher la pénétration soviétique dans les anciennes colonies. La « décolonisation » installera des dispositifs issus de la doctrine de la guerre révolutionnaire de façon quasipérenne au sein des nouveaux États africains. Et la crise rwandaise en sera la dernière expression pratique, avec sa conclusion dramatique : le génocide de 1994.

Quel rôle concret a joué la France dans la formation des forces gouvernementales rwandaises à cette doctrine ?

L’introduction de la doctrine de la guerre révolutionnaire au Rwanda suit plusieurs étapes. En 1959, l’État Rwandais s’achemine vers l’indépendance mais reste sous le contrôle des militaires belges, directement influencés par la doctrine française de la guerre révolutionnaire. Le colonel Louis Marlière jouera un rôle essentiel lorsqu’il s’occupera de la mise sur pied du dispositif électoral et… de contre-guerilla. À la fin des années soixante, la Belgique n’a plus les moyens d’entretenir une assistance militaire technique onéreuse. C’est donc la France qui assurera la fourniture de matériel militaire, ainsi que la formation de la gendarmerie. À partir de 1975, les militaires français interviennent à l’École supérieure militaire rwandaise. Nous avons rencontré un ancien élève, maintenant général, qui nous a confié avoir « d’abord appris la guerre classique, mais la dernière période, c’était surtout la guerre révolutionnaire, pour compléter. » Il nous expliqua sans ambages que c’est grâce aux instructeurs français de la gendarmerie qu’il a véritablement compris l’esprit de la guerre moderne : monter des hiérarchies parallèles, assurer la protection urbaine, développer le renseignement… Un autre complétait, à propos de sa formation militaire : « On nous parle du fait que dans la guerre, tout rentre en jeu. L’idée, c’était qu’on pouvait prendre le pouvoir une fois qu’on était avec la population, une fois qu’elle épouse votre cause.  » L’application de la doctrine de guerre révolutionnaire, articulée aux conceptions racistes de la société rwandaise, constitua un système efficace de mobilisation de toute la société et permit la réalisation du génocide. Mais celui-ci sonnera le glas, en Afrique, de l’application de cette doctrine : elle n’est pas efficace puisqu’on risque de se retrouver devant un tribunal pénal international !

La France a participé à la formation des génocidaires rwandais. En répondra-t-elle un jour devant un tribunal ?

Attention, en droit international, seuls les individus peuvent être mis en cause, il ne peut y avoir de responsabilité collective. Mais la question risque de se poser car les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles. Si on fouille et si on tombe sur des officiers français, certains peuvent être embêtés. Pour le Rwanda, il n’y a pas de loi d’amnistie comme après la guerre d’Algérie. On sait que le GIPN a formé la garde présidentielle qui s’est transformée lors du génocide en escadron de la mort. Une personne qui faisait le tour du Rwanda pour un voyage d’étude quinze jours avant l’attentat contre l’avion de Habyarimana m’a assuré avoir vu des gendarmes français au bord de fosses communes. Tous les génocides du XXe siècle ont été organisés par des structures militaires, des Arméniens au Rwandais. Cela pose un vrai problème de gestion de la violence d’État.

Propos recueillis par François Maliet. Article publié dans CQFD n° 45, mai 2007.






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