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CQFD N°045


HOBOS ET WOBBLIES ANDALOUS

DANS LA BULLE AGRO-ALIMENTAIRE ESPAGNOLE

Mis à jour le :15 mai 2007. Auteur : Nicolas Arraitz.

Almería, sud-est de la péninsule ibérique : visible paraît-il depuis la Lune, une mer de plastique recouvre le paysage. Cette agriculture sous serres, en partie hors-sol et dopée aux engrais chimiques, inonde de poivrons, tomates et courgettes le marché européen en exploitant pour cela des milliers d’immigrés, la plupart sans papiers, victimes d’un apartheid rampant. Fin avril, CQFD était invité à l’inauguration d’un local du Sindicato de Obreros del Campo (SOC) à Níjar. Récit d’une virée à travers l’Espagne de Zapatero.

HASSAN NOUS REÇOIT dans une ferme en ruine, dont le toit est fait de lambeaux de plastique recupérés aux alentours des serres. Il y vivote en compagnie de vingt-deux compatriotes. Juste à côté, une usine de recyclage de déchets agricoles. Le thé brûle les lèvres, les mots calcinent le coeur. « Comme il n’y avait pas de boulot ce matin, je suis allé à Campohermoso (5 km à pied), mais on m’a mis dehors. “Pour toi, le café c’est cinq euros”, m’a dit le patron du bar.  » Celui qui parle a un visage d’enfant. « Dans la serre, ils sulfatent même si on est là, sans masque.  » Hassan, lui, a obtenu sa régularisation, mais il galère encore plus qu’avant. « Les patrons préfèrent embaucher des sans-papiers pour pouvoir les payer comme ça leur chante.  » Première consommatrice européenne de béton, l’Espagne est en pleine croissance. Mais à Almería, il n’y a pas d’appartements décents pour loger les plus de 20 000 journaliers immigrés dormant souvent sous des abris de fortune. Le temps se couvre. Le nouveau local du SOC est ouvert sur la rue. Petit mais accueillant. Un Malien témoigne de la ségrégation. Ismaïla a un patron qui, après des mois de « cohabitation », persiste à l’appeler « Toi-le-Noir-là ». Au soir de la première journée de débats, des cris nous ont attirés dehors. Les voisins d’en face, une famille gitane, poussaient la chansonnette flamenca sur le trottoir. Nous nous sommes peu à peu approchés d’eux. Federico, le porte-parole local du SOC, avait envoyé une invitation à la presse, aux partis politiques et aux administrations. À part une télé locale, pas un journaliste ne s’est présenté. Partis socialiste et communiste ont brillé par leur absence. Seuls des militants écolos sont venus se joindre aux immigrés, aux militants du SOC et aux Nordistes solidaires.

Jorge Viseras, adjoint au maire chargé de l’agriculture et de l’environnement à El Ejido, localité produisant 40 % du 1,8 million de tonnes de produits maraîchers pesticidés inondant annuellement l’Europe, a,lui, fait acte de présence. Il affirme ne pas comprendre la mauvaise réputation de sa ville en Europe. Oubliant qu’elle s’est rendue célèbre par les pogroms anti-marocains de février 2000 où, excitée par le maire (Parti populaire, droite dure) et la télé locale, la foule avait incendié logements, commerces et véhicules appartenant à des Maghrébins. Les accords signés à l’issue de la grève des journaliers lancée en réponse à ces émeutes racistes n’ont pas été suivis d’effet. Le gouvernement régional, qui devait construire des logements pour les immigrés, déclare que la mairie n’a jamais voulu céder le terrain nécessaire, et la mairie renvoie la balle prétendant que les terrains proposés sont trop près du centre, ce qui pourrait provoquer d’autres troubles. Traduire : mieux vaut les laisser croupir dans leurs taudis au milieu des serres. Quand Laaroussi, militant marocain du SOC, met en doute la bonne foi de l’élu, celui-ci abandonne l’attitude conciliante qu’il a réservé aux Européens pour reprendre le ton agressif que les gens du coin lui connaissent. Mais sa présence, autant qu’une tentative d’intimidation, traduit une inquiétude. Les campagnes de boycott en Suisse, en Autriche et en Allemagne (qui reçoit 31 % des exportations, la France 20 %) semblent le préoccuper. Jorge Viseras, colosse au front bas, nous balance des concepts séduisants : agriculture intégrée ou raisonnée, terrains de golf arrosés avec les eaux usées… S’il est là aujourd’hui, c’est parce que les plus clairvoyantes des brutes qui gèrent ce chaos agro-industriel se rendent compte que la crise approche : les nappes phréatiques sont empoisonnées et s’épuisent, les immigrés s’enfuient dès qu’ils en ont la possibilité, l’endettement des agriculteurs et le dopage chimique des plantations hors-sol mènent toute la région à la catastrophe.

En réponse, Nicolas Duntze, de la Confédération paysanne, décrit l’agriculture locale comme un univers concentrationnaire et prévient qu’un ravalement de façade bio (700 hectares bio aujourd’hui à Almería, mais comment faire du bio dans un environnement pourri ? ) ne remettant pas en cause ces rapports de production néo-esclavagistes ne ferait que retarder et aggraver un effondrement inévitable. Jorge Viseras hausse les épaules et prend note dans son calepin. Les interventions se poursuivent. Maribel, affiliée dominicaine : « La presse est la pire ennemie des immigrés. Si un Marocain commet un délit, on cite son nom complet, pour souligner son origine. Si c’est un Espagnol, on ne met que les initiales.  » Javier, militant de Cordoue : « On a fait une campagne d’information sur les droits des travailleurs pendant la dernière récolte des asperges. On a envoyé un communiqué et Europa Press nous a appelés pour savoir si nous avions des problèmes avec les immigrés. On leur a répondu que non, qu’on se serrait les coudes, qu’on partageait les voitures pour se rendre sur le lieu d’embauche, que le problème c’est le patron qui ne respecte pas la convention collective. Aucun journal n’a repris la dépêche. Si on avait dit que les étrangers étaient sales et qu’ils venaient nous voler notre pain, ils en auraient tartiné une pleine page !  »

La zone des serres incarne un Far-West brutal. Brutalité des techniques employées pour tirer d’un terrain aride un maximum de profit (engrais chimiques comme le bromure de méthyle, interdit en Europe mais autorisé par dérogation spéciale pour les fraises de Huelva, par exemple). Brutalité des pressions du marché sur les exploitants agricoles. Brutalité des rapports sociaux et des conditions de travail (l’année dernière, le campement où logeait notre ami Fofana a été brûlé lors d’une équipée raciste, et lui et ses copains ont été relogé par la mairie dans une ancienne porcherie). Brutalité de l’activité humaine sur des ressources naturelles juste bonnes à être pillées. Avec une dizaine d’Africains, on est allés se balader dans le parc naturel tout proche : leur présence a eu un effet revigorant, en ces lieux dédiés au tourisme cool. Chacun découvrant l’envers de son décor… Le jeune Karim m’a dit que si j’aimais le Maroc, c’est que je connaissais mal son pays. « Un pays maudit si tu es pauvre !  » Le soir, au plus fort de la fête d’inauguration, le Gitan d’en face a appelé la Guardia civil pour tapage nocturne. La patrouille s’est déployée autour du local, les clandestins interrompant leur danse. Mais sans doute soucieux de ne pas priver de main d’oeuvre les forces vives de l’économie locale, les képis se sont retirés après les sommations d’usage. Le Gitan est venu s’excuser : sa femme n’arrivait pas à endormir le petit dernier. Il a fini par boire et danser avec nous jusqu’à la fermeture. Maribel a initié les plus timides aux déhanchements de la bachata. Avec l’ivresse, les peines ont refait surface : crises de larmes et vomissements. Hassan m’a parlé de l’amour perdu qui le retient ici. Une Marocaine qui bossait avec lui dans les serres. Ses parents lui ont refusé sa main et l’ont mariée à un gars qui avait une voiture et mettait 6 000 euros sur la table. L’humiliation et la rage d’Hassan lui ont gâché la soirée, il s’est embrouillé avec le Gitan. « Moi j’ai des papiers !  » « Moi aussi, con d’Espagnol !  » Il a fallu les séparer.

Le lendemain, nous avons repris la route vers la plaine du Guadalquivir, fief de Cayetana Fitz-James Stuart, duchesse d’Alba, ainsi que d’autres propriétaires terriens avec ou sans particules. Ce régime latifundiste est un héritage direct de la Reconquista sur les Maures. De grands domaines d’agriculture et d’élevage extensifs, gavés de subventions européennes (la duchesse d’Alba empoche la part belle des aides de la PAC). C’est là qu’est né le SOC. « Les actions du syndicat apparaissent rarement dans les journaux  », s’amuse Diego Cañamero, secrétaire général. « Mais quand l’an dernier on a occupé une hacienda de la duchesse, on a eu les honneurs de la presse people !  » Cette duchesse a reçu récemment du gouvernement régional (socialiste) la médaille de Citoyenne d’honneur (« Hija predilecta »). Des membres du SOC sont venus manifester leur désaccord et la dame les a traités de « délinquants dont je me fous pas mal  ». Un tribunal vient de la condamner à 6 000 euros d’amende pour « injure péjorative »…

La dernière étape de notre escapade aura été l’Alameda de Séville, ancien quartier d’adoption, bohème, populaire et délabré. Saccages d’une opération de gentrification : nouveau commissariat ressemblant à un musée d’art contemporain, restaurants huppés, bars branchés baptisés República Café ou Cybercafé Utopía [sic]. Réhabilitation urbaine et bingo immobilier, population d’origine refoulée en banlieue. Mais aussi des résistances : jardins collectifs sur des terrains constructibles, collège occupé par des parents mécontents, grand squat ouvert au public, vieux palais décati réinvesti par une association de riverains pour y maintenir ses habitants aux revenus modestes, des artisans, une taverne. Une ville où au printemps les rues sont envahies par le parfum des fleurs d’oranger ne s’abandonne pas si facilement aux spéculateurs, quand bien même s’appuieraient-ils sur des gestionnaires de gauche. Retour vers la France. Dernier plein de gasoil. Un vrai bar au fond de la boutique de la station-service, avec une odeur de pain grillé, de café et d’huile d’olive. Humaine Andalousie. La serveuse nous fait un vrai sourire et un vrai jus d’orange pressée. « ¡ Adios, guapa ! », ton regard m’a rendu le départ plus léger.

Article publié dans CQFD n° 45, mai 2007.

À lire également, les articles :
- UNE BULLE EN BÉTON MASSIF
- UN SYNDICAT PAS COMME LES AUTRES
- CONTRAT AMER
parus dans le même numéro.






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