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CQFD N°045


JE VOUS ÉCRIS DE L’USINE

QUELQUES FAITS RÉCENTS

Mis à jour le :15 mai 2007. Auteur : Jean-Pierre Levaray.


ILS NOUS SOUFFLENT LE CHAUD ET LE FROID. Ça fait des mois que l’ambiance est des plus désastreuses, je vous l’ai assez raconté. On en était à penser que l’usine allait fermer dans les mois à venir. Même les cadres, la direction et tutti quanti avaient le moral dans les chaussettes et nous n’avions plus qu’à compter les points. Les plus vieux attendant un énième plan de restructuration et les plus jeunes attendant de possibles mutations dans le secteur pétrolier de Total [1]. Bref, on était dans une atmosphère de pré-plan alors qu’un plan de restructuration est toujours en cours, mais c’est quelque chose qu’on connaît bien. Et voilà qu’avec le printemps, tout a changé. Depuis un mois, les ateliers des trois usines du groupe fonctionnent enfin de façon quasicorrecte (il ne faut pas regarder de trop près), mais en plus, on voit nos cadres tout guillerets avec plein de projets de travaux. Comme si la direction générale venait d’ouvrir son portefeuille et que tout était possible (il paraît qu’elle a débloqué 70 millions d’euros pour effectuer des travaux sur le groupe). Des techniciens sont mis à contribution pour étudier la faisabilité de tel chantier ou de telles améliorations et il va y avoir la construction d’un nouvel atelier sur l’usine dans les mois à venir… C’est assez fou. Les bureaux sont remis à neuf ; certaines améliorations de conditions de travail, qu’on demandait depuis des années, sont enfin acceptées ; tous les abords de l’usine sont repeints ; les ateliers reçoivent également un coup de peinture (et de loin, ça fait illusion). Bon, plutôt que de dépolluer les terrains où se trouvaient des ateliers qui sont désormais démontés, voilà que la direction fait venir des camions par dizaines, qui déversent des tonnes de bonne terre végétale, sur lesquelles il est semé du gazon et planté des thuyas. Il y a même des endroits où la pelouse est amenée par rouleaux entiers, pour aller plus vite. Là aussi ça fait illusion… Que se passe-t-il ?

D’abord, en ce moment, les visiteurs de marque sont assez nombreux à venir visiter l’usine. Le directeur général s’y déplace régulièrement et on vient de nous annoncer la venue d’un ponte de chez Total. Forcément, dans ces cas-là, il vaut mieux montrer une usine modèle ( !). Ça entraîne un stress chez les ingénieurs et cadres qui s’inquiètent pour un tuyau qui traîne par terre, pour de la poussière d’engrais qui continue à s’entasser ou pour un bout de ferraille qui fait moche dans le paysage. Ensuite, nous sommes tellement démotivés qu’il faut offrir quelques os à ronger aux cadres pour qu’eux-mêmes motivent leurs troupes. Et quoi de plus enthousiasmant (pour eux) qu’une usine qui semble repartir ? D’autant que quelques jeunes cadres et techniciens viennent de démissionner pour voir si l’herbe était plus verte ailleurs. La troisième chose, c’est que pas mal de bruits circulent dans la boîte comme quoi notre société serait en vente (qui en voudrait ? ) d’autant que Total est en train de transformer notre société chimique en deux sociétés : l’une comportant les trois seules usines encore en activité (et qui pourrait générer des bénéfices) et une autre société où figureraient tous les passifs : AZF, dépollution des sites… Bref, des choses qui n’intéressent que les actionnaires et que nous ne ferons que subir.

À part ça, dans l’usine, la vie continue et les accidents du travail se multiplient depuis quelque temps. Le dernier en date, c’est celui de Pedro, un copain de longue date. Parce qu’il a eu des problèmes de santé et parce qu’il va partir en retraite dans six mois, il ne fait plus les quarts et a été muté au déchargement de wagons d’ammoniac. C’est un boulot sans intérêt mais qui lui va bien pour finir sa carrière à l’usine. Ce matin-là, c’est le même boulot que tous les jours mais avec de nouveaux wagons venus d’un pays de l’Est. Une fausse manoeuvre en débridant une vanne, une purge qui s’ouvre malencontreusement et de l’ammoniac qui se répand. Pedro a son masque à gaz, mais le froid intense de l’ammoniac (qui se trouve à une température de -33°) le brûle. Aussitôt, il est pris en charge par les pompiers et envoyé à l’hosto. L’ammoniac, comme la soude caustique, est un produit vicieux : si le froid l’a brûlé (oui), le produit continue à le ronger et ce sont ses cuisses et son sexe qui se trouvent attaqués. À l’hôpital de Rouen, impossible d’enrayer la chose et Pedro se retrouve envoyé aux Grands-Brûlés à Paris. Là, il est maintenu dans un sommeil artificiel en attendant de possibles greffes de peau…

Autre cas, celui d’Olivier. Lorsqu’il y a quatre ans, l’atelier où il travaillait a été fermé, Olivier s’est retrouvé sans poste fixe dans l’usine. Ajoutez à ça des problèmes personnels et Olivier s’est mis à picoler grave. Pastis, whisky ,bières, tout était bon. Plusieurs essais de cures de désintoxication ont eu bien du mal à le guérir de son addiction. Dernièrement, il semblait aller mieux, même si parfois… Ce jeudi matin-là, il arrive au boulot dans le coaltar. Il est bizarre, on dirait qu’il est complètement saoul. Ses collègues pensent qu’il a remis ça. Le chef d’équipe le fait conduire à l’infirmerie. Là, le médecin, qui n’est plus à plein temps, n’est pas là. L’infirmière pense qu’il est ivre, appelle un taxi et le fait reconduire chez lui. Ça peut craindre pour Olivier et entraîner une sanction pour « faute grave », d’être venu sur le site bourré. Seulement ce n’est pas l’alcool. Arrivé chez lui, il s’écroule et tombe dans le coma. C’est son frère qui le découvre le lendemain, étalé dans le séjour. Aussitôt, Olivier est envoyé aux urgences où il est placé en réanimation. Les médecins diagnostiquent une méningite de type viral et sont très réservés sur l’avenir d’Olivier, le temps de coma sans soin ayant entraîné des séquelles au cerveau. Olivier reste cinq jours dans le coma avant de décéder. On dit que si le médecin du travail avait été là, ça ne serait pas arrivé…

Article publié dans CQFD n° 45, mai 2007.


[1] Bien que le secteur des raffineries soit plutôt mal en point : les gros trusts pétroliers faisant davantage de marges sur l’exploitation du pétrole préfèrent revendre les raffineries à des fonds de pensions, car ils ne rapportent pas assez.





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