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CQFD N°045


LES VIEUX DOSSIERS D’ANATOLE

VOS PAPIERS !

Mis à jour le :15 mai 2007. Auteur : Anatole Istria.


« Nom, prénom, domicile, profession. » L’ encartage et le fichage sont au coeur du complot de l’État pour la domestication de la population. Les règles d’identification qui aujourd’hui font partie de la vie quotidienne, n’ont pourtant pas été considérées inéluctables de tout temps et en tout lieu. En France, les premiers passeports apparaissent sous Louis XI pour les particuliers qui voyageaient hors de leur résidence. Au XVIIIe siècle, la structuration de l’État moderne pousse au contrôle du déplacement des sujets et notamment afin de traquer les déserteurs des guerres en dentelles.

Arrive la Révolution et le passeport est perçu comme une atteinte à la liberté. En juillet 1790, à la Convention, l’abbé rousseauiste Claude Fauchet déclare : « Il est un désordre de police d’autant plus odieux qu’il tient à tous les actes de la tyrannie et prive l’homme du premier du plus juste des droits, celui de respirer l’air qu’il lui plaît sans demander la permission d’un maître qui peut lui refuser : c’est celui des passeports.  » Les passeports sont un temps aboli. Mais cette générosité ne dure pas car la guerre civile et la situation aux frontières obligent à leur rétablissement dès mars 1792. Jusqu’en 1806, les étrangers doivent être enregistrés. L’encartage des nationaux met plus de temps. Au XIXe, l’étroite surveillance policière concerne principalement certaines catégories méritantes. Le travailleur encore indiscipliné traîne comme un boulet son livret ouvrier, qui sera supprimé en 1890. Les premiers fichiers anthropométriques s’appliquent aux subversifs, aux nomades et autres gibiers de bagne.

Début XIXe, la montée en puissance de la bureaucratie et de la banque poussent à la multiplication des documents administratifs. Le 8 octobre 1919, une carte d’identité professionnelle est délivrée aux vendeurs itinérants (profession dans laquelle sévissent de nombreux escrocs). Les nombreuses tentatives avortées de créer un Service national d’identité durant la IIIe république aboutissent finalement sous le régime de Vichy. Sous prétexte de gérer le rationnement, la carte d’identité obligatoire est instituée par le ministre de l’Intérieur Peyrouton en octobre 1940. Une date qui coïncide avec la première loi sur le statut des Juifs, qui leur interdit l’accès à la fonction publique et aux métiers de la presse et du spectacle. En décembre 1942, sous pression de l’occupant, une partie de la population se voit apposée la mention « Juif » sur la carte en question. Lourd de conséquences… Un des premiers actes de la Résistance est d’ailleurs de constituer des faux papiers pour les réfractaires au STO, les maquisards, les Juifs…

À la libération, la carte nationale d’identité n’est plus obligatoire jusqu’au décret du 22 octobre 1955 qui la rétablit. Dans le même temps, en Grande-Bretagne, alors qu’on avait eu recours à l’encartage pendant la guerre pour des raisons de ravitaillement, les contrôles d’identité sont rejetés par la population et les cartes sont finalement supprimées en 1952. Dans une indifférence relative, s’ouvre une nouvelle ère de l’encartage, du fichage, du traçage, du puçage. La psychose antiterroriste, la hantise de la fraude, la chasse aux sans-papiers, l’état d’exception généralisé sont du pain bénit pour les zélateurs du contrôle permanent qui nous promettent visas Schengen, passeports RFID, cartes d’identité INES…

Selon Philippe Melchior, directeur de la « mission biométrie » du ministère de l’Intérieur, la biométrie permet autant de « se protéger contre des personnes indésirables qui ne représentent que 1 % [que] de faciliter la vie des 99 % d’individus qui se conduisent bien. » [1] Séparer le bon grain sarkoziste de l’ivraie erroriste, quoi ! Ce qu’impliquent réellement les nouvelles technologies de fichage, c’est d’être connecté en permanence à des bases de données policières, judiciaires, fiscales ou bancaires. Jalon technologique supplémentaire, le puçage RFID permet également le contrôle à distance à l’insu du suspect supposé. On imagine sans peine les vicissitudes infinies (empiètement sur la vie privée, répression politique, rackets commerciaux, etc.) qui peuvent découler du viol de nos identités.

Article publié dans CQFD n° 45, mai 2007.


[1] Entretien dans Du papier à la biométrie, sous la direction de Xavier Crettiez et Pierre Piazza, Sciences po, 2006.





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