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CQFD N°046


TÉMOIGNAGE

LA JUSTICE EXPLIQUÉE AUX ENFANTS

Mis à jour le :15 juin 2007. Auteur : Carla Giovanna.


LE 7 MAI, À BASTILLE, les CRS chargent. Les gens se mettent à courir. Les flics déclareront avoir infiltré la manif à ce moment-là. On court et les commentaires fusent : « Mais pourquoi ils nous chargent, ces bourrins, on a rien fait !  », « Ça donne envie de vraiment foutre le bordel ! » Des poubelles volent, des vitres explosent. Tout à coup, j’entends « Sale Négro ! Prends ça, bâtard !  » Trois mecs sont sur Pierre, cinq sur Charlie, hurlant, matraquant. Je crie « Arrêtez ! », je pense à des fafs, trois d’entre eux me frappent et me balayent. En tombant je me dis « Merde, des flics  ». Des CRS nous gazent à bout portant. Quand les larmes se tarissent, je vois Pierre menotté, du sang sur la chaussée et plus de Charlie. Il reparaîtra dans mon champ de vision le 10 mai, dans le box des accusés.

Le 10 mai, devant la 23e chambre, quatre jeunes comparaissent. Le premier, vingt-deux ans, crânement : « Quand j’ai vu que Sarko était passé, j’ai eu la rage, je me suis dit ça va être encore plus chaud pour moi, ils ont voté pour l’ordre soi-disant, mais c’est pas ça l’ordre, on va nous en foutre plein la gueule ouais, déjà qu’on galère, putain ch’uis dégoûté  ». Le juge ordonne une expertise psychiatrique et, en attendant, la prison. Le petit caïd sort en sanglotant. Le deuxième a vingt-sept ans. Il admet être venu à la manif après le chantier, donc avec ses outils, mais le coup qu’il a porté à la vitrine dans un moment de colère ne l’a pas brisée. « Mais cet après-midi-là, vous avez déjà été rappelé à l’ordre car vous dérangiez les voisins en chantant sur le chantier, vous chantiez… » - le juge consulte ses feuilles - « Sarko-facho-le-peuple-aura- ta-peau. » Sourires dans la salle. Mais rien n’y fait, ni son CDI ni son mariage prévu quinze jours après. Sa copine pâlit en entendant le verdict. « Ce jeune homme bien sous tout rapport  », dit le procureur, « doit être responsable de ses actes.  » Huit mois dont quatre fermes.

Contre Charlie et Pierre, deux policiers se sont portés partie civile, mais ils ne sont pas là, à cause d’une ecchymose à la cheville et d’un bleu au majeur. Charlie a lui eu six points de suture sur le crâne, une main ouverte, quinze jours de courbatures. Le jugement est renvoyé au 30 mai. Nous préparons le procès dans l’angoisse : le casier de Charlie va jouer contre lui. Il y a une plainte pour une vitrine brisée. Aucun de nous ne l’a touchée, cette vitrine. Sur le conseil de l’avocate, on négocie avec la commerçante. Un échéancier et 2 000 euros plus tard, elle accepte de retirer sa plainte. Le commissariat refuse d’enregistrer. Le 30 mai : « Il est incompréhensible qu’il ait pu s’en prendre ainsi au bien d’autrui sans raison valable, si ce n’est que son tempérament est celui d’une personne encline à la colère. » Les insultes racistes ? Pure invention de notre part. Le verdict tombe : huit mois fermes. Charlie repart à Fleury, protégé par le cynisme que lui inspire la balance qui surplombe le juge, sous les lambris du palais d’injustice. Insoumis, nous resterons debout, quoi qu’il arrive.

Article publié dans CQFD n° 46, juin 2007.






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