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CQFD N°046


NOUS Y VOILÀ…

PREMIERS JOURS DE LA SARKOZIE

Mis à jour le :15 juin 2007. Auteur : Gilles Lucas, Nicolas Arraitz.

Une peu de légèreté dans ce pays de brutes ! CQFD est parti se balader dans les maquis de cette France d’en bas qui se lève tard et rue dans les brancards. Des pays buissonniers qui ont pris un coup derrière la nuque le soir du 6 mai - sans que cela ne constitue une réelle surprise, il faut bien le dire -, mais ne tarderont pas à ressurgir au grand jour, pour faire se craqueler le vernis média-toc et offifiel de cette putain de République. Chronique fragmentée et non exhaustive de lendemains qui hurlent à la lune notre rage de vivre.

GRENOBLE, SIÈGE DE L’UMP-ISÈRE, début de soirée du 6 mai. Trois cents fans attifés d’un T-shirt « Dimanche tout devient possible ! » agitent des ballons bleus en chantant La Marseillaise. Alain Carignon, ex-maire de la ville et ex-ministre autrefois condamné pour corruption, annonce un quart d’heure avant les résultats officiels « la victoire de [son] ami Nicolas Sarkozy  ». Un ami qui déclarait récemment : « Je n’ai pas l’habitude de fréquenter des gens qui ont été condamnés par la justice.  »

MARLÈNE, D’UNE ASSOCIATION MANOUCHE : « Il y a beaucoup d’appels, ils ont peur, ils nous demandent qu’est-ce qu’il va se passer.  » Pourtant il paraît que certains ont voté Sarkozy. « Oh, il ne doit pas y en avoir tant que ça ! On en a vu un l’autre jour. Je pense que c’est plutôt de l’inconscience. Il disait “Y en a marre des assistés”, mais lui-même il en est un, il sait même pas ce que ça veut dire ! Je me fais du souci pour eux. Y en a un qui m’a dit “C’est même pas la peine que je prenne le registre du commerce, avec Sarkozy on va pas nous laisser travailler”. » Dans ce cas, il se passe quoi ? Tout le monde traverse la frontière ? « Voilà le problème. Va-t-on encore encaisser sans rien dire ?  » N’est-elle pas là, la frontière réelle ? Plus qu’entre quartiers, ou ethnies, ou droite et gauche. Il y a ceux qui se sont laissé persuader que le seul moteur du monde est la soif de profit, la loi du plus fort et la guerre de tous contre tous. Et ceux qui s’accrochent au sentiment humain - humaniste ? - qui veut que face à l’adversité on se serre les coudes et que seuls les désirs partagés, associés, ont une chance de devenir réalité. Cette ligne de démarcation est fluctuante. Il y a, du côté des « de gauche », des individus convaincus qu’ils s’en sortiront très bien tout seuls, en s’accommodant des règles de l’économie triomphante. À l’inverse, il y aura de nombreux électeurs « de droite » qui, bien qu’ils aient cru gagner en participant à la victoire du roquet, vont vite déchanter en découvrant qu’ils sont toujours du mauvais côté de la barrière, par la force des choses et la cruauté des pesanteurs sociologiques.

WALTERBASSAN, ancien résistant haut-savoyard déporté à Dachau, à propos de Guy Môquet : « Pour Sarkozy, un bon communiste est un communiste mort, un bon résistant est un résistant mort.  »

CAEN, LE 6 MAI : « Tu pourras dire à tes mômes que tu étais là ! Un grand moment pour la France !  » Les flics sont acclamés ironiquement : « On dirait des Romains ! La tortue ! La tortue !  » On entonne aussi « Sarkozy nous voilà  », sur l’air de « Maréchal nous voilà  ». « Je préfère l’excès de caricature à l’absence de caricature  », a dit le candidat de l’Intérieur à propos de « l’affaire » des petits Mickeys antimusulmans. Mais alors, pourquoi toutes ces arrestations pour outrage ? « Flics enculés  » ? « Mais ont-ils vraiment été sodomisés ?  », semblent se demander les juges.

LYON, LE 7 MAI. Dix BAC se mettent en ligne et marchent en tirant ensemble avec leur flash-ball. « Une vraie fusillade.  » Place des Terreaux, un type boit une bière devant un kebab. Un jeune la lui prend, la finit et la jette dans une vitrine. L’autre sourit. En bas de la Croix-Rousse, les jeunes du quartier montent une barricade. Quatre heures du matin, après des courses-poursuites de plusieurs heures, un groupe s’en prend aux véhicules devant le commissariat du 1er arrondissement. D’un côté, les flics dépités devant leurs voitures fracassées, de l’autre les gens pavés en main. Fatigue de tous côtés : on s’observe sans réagir.

GRENOBLE, 16 MAI. Quatre cents personnes en manif sauvage. Ça tague des « fuck Sarko », des sucettes publicitaires tombent en miettes. Un cri : « Ça sert à rien, mais ça fait du bien !  » Il pleut, ça sent la fin de manif et pourtant les flics continuent de balancer leurs machins. Une jeune fille qui passe là par hasard est touchée par une grenade de « désencerclement » au visage. Elle risque de perdre un oeil.

À travers tout le pays, des gens manifestent, chantent, jouent tambour et trompette, conspuent le nouveau Lider Minimo. Ils se voient bloqués, puis chargés, matraqués, gazés, flash-ballisés, menottés, embarqués, gardés à vue, jugés, emprisonnés. Il est vrai que des poubelles ont été renversées,parfois brûlées. Des jeux d’enfants, de sales gosses peut-être, avec en réponse un dispositif policier suréquipé, disproportionné. Crier Sarko-facho, exagéré ? C’est vrai. L’entourloupe est plus vicieuse que ça, on est toujours en démocratie. On craint simplement - et on observe déjà - les excès de zèle des sous-fifres dans l’application des consignes. Voir Hannah Arendt sur la banalité du mal. La France la plus rance va bomber le torse, marcher sur la tête de ses employés, emboucaner le voisin de palier, dégommer l’ado bruyant… Il y a de l’homme providentiel dans ce petit homme-là, et du culte de la personnalité dans les médias. Lire Le 18-Brumaire de Marx. La récupération des thèmes et des figures de la gauche est bien une ruse inventée dans les années trente par les partis fascistes. Ultime crispation du système ? Dernier tour d’écrou avant écroulement ? Tentation autoritaire, restauration de valeurs morales desséchées. La Royal faisait grise mine le soir du premier tour, mais jubilait le soir de sa défaite. Le PS a laissé la main à une droite dure, sachant que l’heure n’est pas aux bons sentiments. L’heure est à la remise au pas d’un pays qui a trop désobéi (référendum européen, révolte des quartiers, mouvement des jeunes anti-précarité…). Mais l’acharnement de la droite « décomplexée » à mettre son opposition K.O. comporte un danger : quand les gens descendront à nouveau dans la rue, qui aura assez de crédibilité pour leur dire le moment venu qu’il faut « savoir terminer une grève » ?

PARIS, 18 MAI 2007. « L’association de l’immigration et de l’identité nationale est inacceptable.  » L’historien Patrick Weil et sept autres universitaires annoncent leur démission des instances de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI). « Les mots sont pour le politique des symboles et des armes  », écrivent-ils. « Il n’est pas dans le rôle d’un État démocratique de définir l’identité.  »

SAINTES-MARIES-DE-LA-MER, 23 MAI 2007. Les trottoirs sont bourrés de caravanes. Ils sont venus aux nouvelles, les Manouches. Sarkozy avait tenté en vain de faire passer une nouvelle taxe sur les caravanes, et tout le monde s’attend à ce qu’il l’impose à présent. Un Gitan français lance : « En avant la musique ! C’est pas Sarko qui va nous empêcher de faire la fête !  » Pourtant, à minuit pile, les gendarmes envahissent la place de l’église, interrompant les petits flamencos sauvages qui fleurissaient dans tous les coins.

Sarkozy. Le nom claque comme un coup de fouet. Les gens se le jettent à la figure comme une arme à double tranchant, un boomerang de rancunes mal dirigées. Comme une revanche sur des renoncements mal digérés. « Il faut que ça cesse ! Certains vont devoir payer !  » Mais qui doit payer ? Jamais celui qui prononce l’invective, toujours les autres. Le traditionnel bouc émissaire a explosé en une infinité d’ennemis personnels, avec une prédilection pour le pauvre et l’étranger. Voilà le ressort de cette candidature du système qui a surfé sur le sentiment anti-système de perdants isolés et amers.

K.O.debout ? Hypnose de masse ? La victoire de cette Star Ac du mâle dominant est avant tout psychologique. Il faut démoraliser ce pays ennemi, cette France qui tombe, qu’elle se sente impuissante, en proie à la peur et à l’individualisme. « Je veux faire de la France un pays de propriétaires. » Les crédits sur cinquante ans, voire sur deux générations (comme au Japon ou en Espagne), promettent une existence d’esclaves dans la fausse sécurité de murs qui ne t’appartiendront jamais. La banque est le proprio de fait. Couplé avec la précarité généralisée du travail, on a l’assurance de tenir toute une population par les couilles et les ovaires. Mentalement conservatrice puisque se concevant comme propriétaire et citoyenne, elle sera bien plus aliénée que l’ancien prolétaire, qui n’avait pas grand-chose à perdre en changeant de ville, de métier, de patron ou de pays. Ou en envoyant se faire foutre l’étouffante société bourgeoise. Ceux qui nous matraquent avec le respect du suffrage universel sont les mêmes qui démontrent par leur style de vie que le monde appartient aux minorités agissantes. L’aristocratie d’aujourd’hui est financière et croit dur comme fer en la légitimité de ses privilèges. À elle les honneurs de la guerre économique, le marketing agressif, l’encasernement des ressources humaines, le pillage des ressources naturelles, les batailles médiatiques et les campagnes publicitaires. Au citoyen clampin la mollesse démocratique et le respect des lois. Mais les éternels vaincus sauront se souvenir. Chaque fois qu’une vie libre et savoureuse a repris quelque droit, ça n’a pas été le fait d’un quelconque suffrage démocratique. La Bastille et les privilèges féodaux sont tombés sous le pic de minorités déterminées, en phase avec la colère générale du peuple. Les résistants en armes ont inspiré le respect et obligé un État pauvre et affaibli à lâcher toute une série de nouveaux droits sociaux. Et si les dix millions de grévistes sauvages de Mai68 ont été désavoués par les urnes, leur échappée-belle en a-t-elle été disqualifiée pour autant ? Ensemble tout devient possible. Vive la sociale !

Nicolas Arraitz et Gilles Lucas avec Martin Seux, Claire Auzias, Paolina K., Antoine (de Toulouse) et Yan (de Nantes)

Article publié dans CQFD n° 46, juin 2007.

À lire également SOIR DE MATCH et ANTHOLOGIE DES HUMEURS DEMOCRATIQUES paru dans le même numéro.






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