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CQFD N°046



SOIR DE MATCH

Mis à jour le :15 juin 2007. Auteur : Iffik Le Guen.

À Marseille, le 6 mai, alors que le bon peuple de France venait d’envoyer Sarkozy présider ses peurs diffuses, la contestation coïncida avec la rencontre Monaco/OM. De garde à vue en comparution pas si immédiate, récit d’une vraie expérience démocratique.

À LA SORTIE D’UN RESTO sur le Vieux Port, on est pris en écharpe par les gaz lacrymogènes et les charges de la BAC sans pouvoir bien identifier qui est qui et qui fait quoi. À côté de moi, un quatuor de ninjas suréquipé aplatit un manifestant. Des noms d’oiseau sortent en bordée de ma bouche, ce qui attire l’attention du chef. Révélation : il s’agit du GIPN. Je cherche autour de moi la prise d’otage, le commando tchétchène ou, au moins, la branche anarcho-punk d’Al Qaïda. Mais rien. En revanche, comme je ne ferme pas ma gueule comme on me le conseille, ce sera placage au sol, bracelets en plastique et garde à vue.

À l’Évêché, hôtel de police, je retrouve quelques têtes connues au milieu des kickboxers de la BAC qui exultent : « Y a du gaucho ce soir ! » L’alcootest me vaut une première nuit en cellule de dégrisement. Après un sommeil pas vraiment réparateur, c’est la première audition. Les menottes serrées dans le dos, on me conduit dans un bureau où officient deux fonctionnaires spécialisés dans le crime de vieilles dames et mobilisés pour faire face à l’affluence d’arrestations. Je suis poursuivi pour violences contre les flics, ce que je nie énergiquement. Ils changent alors de stratégie : « Vous avez bien vu que c’était des policiers qui interpellaient un manifestant et vous l’avez ramenée parce que vous ne risquiez rien, si ç’avait été des jeunes de cité, vous n’auriez pas bougé. » Je conteste. Des témoins doivent être entendus et une confrontation organisée. On me renvoie en cellule de garde à vue en compagnie d’un collègue qui, ce soir-là, sortait d’un bar après le match et s’est interposé entre des BAC et une jeune manifestante. Plus tard, en préambule à la confrontation avec le superflic du GIPN, on m’explique que c’est un honneur d’être interpellé par le commandant machin, que je peux mémoriser sa face parce que la prochaine fois que je le verrai, ce sera à la télé, avec une cagoule. Peu sensible à cet humour, je réponds que je n’ai pas la télé. Désarçonné, le grand homme reconnaît que je ne l’ai pas frappé, seulement insulté. Les fonctionnaires sont satisfaits, la procédure est bouclée. Mais c’était compter sans les consignes reçues par le parquet. Dépités par le jour de congé qui va sauter, ils m’informent que ça pète un peu partout en France et que, pour l’exemple, nous avons tous droit à une prolongation de garde à vue jusqu’au lendemain et sans doute une nuit aux Baumettes en sus. Long, ça commence à devenir très long.

Au matin du deuxième jour, avec le collègue qui s’était fait éclater sous mes yeux, on nous emmène dans les geôles encore plus puantes du palais de justice. Journée bien remplie : enquête sociale, procureur, juge des libertés. Les gardiens nous font signer des papiers en s’appuyant ostensiblement sur un magazine où trône la trombine du nouvel élu. Sur la vitre de la cellule, un autre collègue inscrit avec la pâte à tartiner de son sandwich : « Sarko facho, le peuple oratapo. » Puis, on apprend que la juge est une ultrarépressive à six mois de la retraite (on ne va pas la regretter) et qu’on va tous partir au trou. Elle me laissera finalement sortir avec un gars tombé pour avoir simplement crié « Sarko facho » par la vitre de sa voiture. On me racontera la réception des autres par le chef des matons. Après avoir dit tout le mal qu’il pensait des flics et de la politique d’inflation carcérale et apprenant que le père du collègue bossait comme sa femme pour le conseil général, il lui lance : « Si par malheur vous revenez, vous aurez une bonne cellule. » Un autre maton ira même jusqu’à afficher un soutien plus explicite : « J’aurais été fier que mon fils soit de votre côté. »

Le mercredi, la mobilisation fait plaisir à voir et les bonnes nouvelles affluent : la juge de la chambre correctionnelle est plutôt impartiale, les superflics du GIPN n’ont pas rempli correctement les formulaires d’interpellation ce qui peut annuler la procédure. D’un côté, un procureur qui délire dans son réquisitoire sur des atteintes gravissimes à la démocratie, à la République, au suffrage universel - mais pas un seul policier plaignant présent. Et de l’autre, des pères de famille sans casier ou deux types cumulant 70 % d’invalidité accusés d’avoir jeté une même canette qui aurait blessé trois CRS ( !), ou encore un supporter, l’oeil explosé par le canon d’un flashball. Après la quatrième affaire, où l’on s’aperçoit que le patron de la BAC, déclaré blessé au cours d’une première arrestation (un jour d’ITT), avait continué à faire du chiffre toute la nuit durant, le procureur cesse de requérir, lançant à la juge : « De toute façon vous êtes du côté des accusés. » Trois relaxes sont prononcées, les huit autres copains ayant jusqu’au mois d’octobre pour préparer librement leur défense.

Article publié dans CQFD n° 46, juin 2007.

À lire également PREMIERS JOURS DE LA SARKOZIE et ANTHOLOGIE DES HUMEURS DEMOCRATIQUES paru dans le même numéro.






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