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CQFD N°046


DE NOTRE CORRESPONDANT PERMANENT AU PÉNITENCIER

CRÉDIT DE PEINE

Mis à jour le :15 juin 2007. Auteur : Jann-Marc Rouillan.

Comme on agite un chiffon rouge devant un taureau, politiques et magistrats brandissent en beuglant le spectre du récidiviste pour exciter la peur et la colère du bon peuple. Libérations conditionnelles et remises de peine fondent comme neige au soleil et celles qui restent ne sont jamais définitivement acquises. Même une fois dehors, c’est une vie à crédit qui attend les anciens taulards.

À LANNEMEZAN, les libérations ne sont pas monnaie courante. Elles sont même plutôt rares et pour certains, ce rendez-vous est programmé la semaine des « quatre jeudis ». Voilà pourquoi, tout récemment, l’expression « crédit de peine » a fait son apparition dans les conversations. En début d’année, il y avait bien eu une histoire. On s’en rappelait vaguement. Le gars finissait sa condamnation et pour lui, les semaines défilaient de plus en plus lentement. Puis les jours s’égrainaient un à un et enfin les heures… Il fixait sa montre comme s’il voulait pousser les aiguilles. En me croisant au pied de l’escalier, il me salua d’un signe de tête et murmura : « plus que 212 heures ! Bordel ça ne passe plus !  » Depuis combien d’années espérait-il ce moment ? Longtemps. Au début, il attendait un possible aménagement des peines. Quand sa période de sûreté se termina, il comprit vite qu’il n’obtiendrait rien. Et en effet, le juge d’application des peines rejeta plusieurs demandes de libération anticipée. Cela fait belle lurette que les conditionnelles disparaissent de l’horizon des prisons. Et le phénomène s’accélère avec la prolifération des lois sécuritaires. Pourtant il y avait cru comme les autres y croient pour survivre avec l’aide de ce goutte-à- goutte de l’espérance. On n’y peut rien, l’aiguille est directement plantée dans la cervelle. Pour lui remonter le moral, un ancien lui conseilla : « maintenant en roue libre jusqu’à la mort !  » Depuis, il n’attendait plus que « sa date » comme on dit. Un détenu a une date, c’est la sienne. Le tant à 7 heures du mat’, il franchira la dernière porte. Seuls, les perpettes n’ont pas leur date. Eux n’ont rien à quoi se raccrocher, sauf la jurisprudence : dix-huit, vingt-deux, vingt-quatre ans ou plus, quasiment trente pour les anciens, voire quarante pour les tueurs en série et les « monstres » qui ont fait la une des gazettes. C’est un bien fragile espoir au milieu de l’océan carcéral.

Ses cartons étaient prêts. Il avait refilé et revendu son matos et passait de longs moments assis sur son lit, sans bouger comme si cette immobilité donnait de l’énergie à sa montre à quartz. Enfin ils le convoquèrent au greffe. Dans cette centrale, nous avons un baromètre d’une précision infaillible. D’ailleurs, c’est devenu un sujet de plaisanterie. Au bout du long couloir, derrière un guichet grillagé, le visage de la greffière vous guette. Si la dame arbore un large sourire, on sait à coup sûr qu’on en a pris pour dix-huit mois de plus. Quelle que soit la demande, tu as compris qu’elle est refusée. Et nul besoin que l’auxiliaire de justice susurre comme elle sucerait un bonbon au miel « votre demande de permission est renvoyée ». On dirait qu’elle touche des dividendes sur les refus et les ajournements. Miss Mise-en-plis lui annonça que pendant trois ans, le juge lui imposait plusieurs conditions. « Mais j’ai fait ma peine jusqu’au bout ! Jusqu’au dernier jour !  », protesta-t-il. La greffière lui asséna une volée d’explications, dont il ne retint rien. Elle parla de grâces qui n’en étaient plus et de remises de peine que le juge pouvait toujours remettre en question. Puis elle lui énuméra les obligations de résidence, de travail, de soins… Il sursauta. « Des soins de quoi ?  » Elle sourit avec grande condescendance : « Mais monsieur, des soins psychiatriques ! »

Quand il fit le tour des cellules pour le dernier salut (deux bises et l’habituel « bonne route !  » ou sa variante « fais gaffe à toi ! »), seuls quelques gars s’intéressèrent à son cas. Mais eux non plus n’avaient pas compris ou s’en foutaient car notre homme était assez solitaire. Tout cela pour dire que cette histoire était presque oubliée quand la sortie de Gilou approcha. Comme de bien entendu, ils lui refusèrent une dernière demande de conditionnelle bien qu’il soit à un an sur le papier. Il le prit avec philosophie et avec une bonhomie toute provençale. « Peuchère, j’irai jusqu’au bout.  » Mais au moment de lui donner sa date définitive, la dame greffière (à voir ses bouclettes, on imagine que, le soir venu, elle se confectionne des papillotes avec nos demandes de permission), lui notifia un nouveau passage devant le juge pour établir les conditions de sa libération. La nouvelle courut les coursives tel un trait de poudre. Avec sérieux, on décortiqua les codes de procédure pénale et dans la bibliothèque, un gars psalmodia les textes de loi. Nous avions à faire à un article de la fameuse loi Perben 2. Il était passé presque inaperçu. En peu de mots, les satrapes du ministère savaient qu’une libération conditionnelle réduisait la récidive, Toutes les statistiques le confirmaient. Mais simultanément, ils ne voulaient pas en donner et tirer sur la corde, allonger et allonger encore les incarcérations. En conséquence, il leur fallait trouver le moyen de produire artificiellement les modalités d’une liberté sous condition. Ils inventèrent le « crédit de peine ». Quelle idée géniale !

Jusqu’alors ils donnaient des grâces, aujourd’hui ils les prêtent. Et avec grande tartuferie, le Conseil d’État valida la rétroactivité du texte, au titre qu’il serait favorable aux prisonniers ! Durant les deux décennies précédentes, le mécanisme du doublement des peines était bien connu. Lors des délibérés, les magistrats insistaient « mettez-leur vingt ans, avec les grâces et la conditionnelle, ils n’en feront que dix ! Et encore…  » Ainsi graduellement les dossiers qui coûtaient dix ans en valent aujourd’hui vingt… et dans l’ambiance vert-de-gris, les gars se les payent jusqu’au bout… Et au-delà du bout, car il suffit qu’un expert psychiatre vous dégotte, comme dans le cas de Gilou, des « traits de personnalité anti-sociale  » et vous êtes bon pour un suivi individualisé. Le psy n’a pas fait dans la dentelle en brodant un galimatias qui sonne clair à l’oreille du JAP : « Le risque de récidive est non négligeable même s’il est modéré… En tout cas, il y a… un risque réel donc avéré de récidive.  » Au simple mot de récidive, les braves gens grimpent au rideau, c’est bien connu ! Et notre Gilou aura sur le dos toute la panoplie du contrôle social. À la mode américaine, le « crédit de peine » est une arme pour mettre sous surveillance une partie de la classe dangereuse, celle qui n’entre pas dans le moule ou qui refuse de le faire. Déjà plus de 200 000 personnes dépendent des services de probation, dans les mois prochains, le chiffre devrait doubler. Et pas besoin d’être prophète pour prédire un million de gars psychanalysés et fliqués. Ça nous promet quelques bonnes aventures. Et je ne peux m’empêcher de repenser à la scène finale du Récidiviste, un très vieux film avec Dustin Hoffman. Après un contrôle trop tatillon, l’agent de probation se retrouve menotté et le cul à l’air sur un terre-plein d’autoroute…

Article publié dans CQFD n° 46, juin 2007.






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