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CQFD N°046


MA CABANE PAS AU CANADA

LA ROUTE DU CAUCASE

Mis à jour le :15 juin 2007. Auteur : Yohanne Lamoulère.

Artistes, musiciens, cuisiniers, marionnettistes, projectionnistes, dessinateurs, syndicalistes, documentaristes, paysans… Ils étaient une soixantaine à former el convoi Babel Caucase. Le gros de cette caravane artistico-humanitaire est parti de Paris, de Bretagne et de la Drôme au milieu du mois d’avril pour une aventure de plusieurs semaines.

« Vivre le voyage par la route, comme ceux qui viennent dans l’autre sens, comme les amis, les enfants de Grozny que nous avons déjà invités en France.  » Mylène [1] est surexcitée. Pendue au téléphone, elle tente de peaufiner l’organisation de ce projet ambitieux avec l’association Marcho Doryila (« que la liberté entre avec nous »). L’acquisition des premiers visas a été rude. Ruses, temps perdu, positionnements politiques, confusion de ce que l’on veut ou doit ou peut faire… A fortiori quand on taxe la caravane de récupération culturelle du gouvernement Kadyrov, ou même d’être l’occasion pour le ministère de la Culture français de matérialiser les bonnes relations qu’entretiennent les pouvoirs russes et français. Le projet Babel Caucase a dû déjouer bien des pièges pour voir le jour et à quelques heures du départ, il n’est pas certain qu’il ait entièrement réussi. Je croise ce beau monde à Paris, pour la fête de départ au Théâtre du Soleil. Roulottes en rang d’oignons, dessins et lampions, scène ouverte à Denis, chanteur des mirifiques Lo’Jo, à Kerfi et Scott Taylor, sans compter les amis tchétchènes, venus pour ouvrir la route et inaugurer l’aventure. On porte des toasts, les yeux grands ouverts, on chante, on danse, et chacun y va de son pronostic personnel : passera, passera pas…

Plusieurs étapes doivent s’enchaîner après avoir traversé Italie, Grèce et Turquie : Géorgie, Azerbaïdjan, Daguestan, Tchétchénie, Kabardino-Balkarie, Biélorussie et Pologne. L’idée : « Un soutien ouvert aux peuples du Caucase, aux oubliés tchétchènes, pour casser les frontières morales, idéologiques imposées entre les peuples.  » Éric, le « commissaire politique » du convoi, est clair : « On veut faire entendre les voix que tout le monde a tendance à oublier. On est là pour faire plaisir et aussi pour rendre hommage à la richesse du Caucase.  » Avec son 44 tonnes et sa détermination, ce postier, syndicaliste Sud, est résolu à accomplir l’impossible. La Ville de Paris a classé la caravane « convoi humanitaire », et l’humanitaire « c’est pas seulement apporter des vêtements, de la nourriture et des médicaments, c’est aussi un échange d’oxygène et surtout de culture. On s’approchera au plus près du volcan, sans s’y cramer.  » L’étape médiatique est évidemment Grozny, mais cette équipée est aussi l’occasion pour la Tchétchénie de réintégrer symboliquement l’espace caucasien, de se rouvrir au reste du monde. Je les rejoins quelques semaines plus tard en Géorgie. Tbilissi, la capitale géorgienne est rêche, kitsch, elle peut même paraître triste, balafrée par son passé soviétique. Je ne suis pas forcément d’accord avec tout ce qui se dit sous les barnums, mais force est de reconnaître que tout fonctionne comme on n’aurait pu l’espérer, les musiciens sur la scène du musée ethnographique, l’accordéoniste Marcel, langoureux, et les déclamations prévertiennes de Guela (« Il y a trop de voyageurs  »), magiques. La Tchatcha, fameux alcool de raisin, arrose délicieusement le tout, et le dépaysement est total, pour tous.

Mais la caravane sera bloquée avant d’atteindre la Tchétchénie. Refoulée le 13 mai à la frontière entre l’Azerbaïdjan et la Fédération de Russie, en dépit du fait que les participants étaient tous dotés des visas adéquats. Le quai d’Orsay les avait poussés à emprunter cette route sans issue, tout en sachant que la frontière était fermée aux étrangers depuis trois ans. Visiblement, pas plus Paris que Moscou n’avait envie de voir cette mauvaise troupe arriver à bon port. Après mon retour, Sylvain et les copains du Caravanserail m’ont envoyé un mail, laconique : « Grozny est là, tout près, juste au-delà de l’imbécillité, la violence, l’arbitraire de cette grille, de ce sas, de ces miradors… On prend une photo pour eux, pour nous aussi, pour vous là-bas… Babel Caucase au grand complet devant la frontière… Et on décide d’aller réfléchir encore et encore… Demain peut-être des idées fuseront. En attendant, ne pas baisser les bras, ne pas abandonner, ne pas céder. Ne pas oublier ce qui nous a rassemblés, ce pour quoi nous sommes venus. Une certaine idée du monde…  » Les contacts avec la population tchétchène sont toujours strictement contrôlés. Le projet des caravaniers avait un sens, une trajectoire, et certainement du poids. La butée contre la frontière donnera raison aux mauvais esprits : il n’y a pas de normalisation en Tchétchénie.

Article publié dans CQFD n° 46, juin 2007.


[1] Mylène Sauloy, documentariste et écrivain. Voir CQFD n°8.





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