Accueil
Du même auteur :
Sommaire du N°047
NUMEROS PRÉCÉDENTS
THÈMES
- Armement
- Guerres
- Chômage
- Foulard et laïcité
- Faux amis
- Genres
- Exils et expulsions
- Luttes sociales
- Médias
- Patrons
- Science contre capital
- Sécuritaire
- Musique
- Livres
- Chroniques
- A l’arrach’
- Ecologie
- Chronique carcérale
- Santé
- Dessins
- Anthologie
- Courrier des lecteurs
- Fascisme

CQFD N°047


CENSURE ET FAITS DIVERS

MOURIR CACHE ?

Mis à jour le :16 juillet 2007. Auteur : Nicolas Arraitz.

« Beurs et blacks au sommet », titre L’Express à propos de Rachida, Rama et Fadela. Qu’en disent les proches de Lamine et d’Ibrahima, ces morts pas télégéniques, à peine bons à alimenter la rubrique des chiens écrasés ? Pour ne pas ternir l’étoile du shérif devenu président, il faudrait même les enterrer en silence.

Qui a entendu parler de Lamine Dieng ? Pas les spectateurs dociles du JT, ni les lecteurs de la presse jusqu’au 7 juillet. Lamine, jeune Français de parents sénégalais, est mort dimanche 17 juin à l’aube dans un fourgon de police, rue de la Bidassoa, Paris XXe. Sa famille n’a été prévenue par l’IGS (police des polices) que le lundi à 17h30 et autorisée à voir le corps (ou plutôt le visage, marqué) que le mardi à 14 heures. La version policière évoque une dispute entre amants, l’intervention d’une patrouille qui doit extraire de force un costaud « en état de démence » de dessous une voiture en stationnement, puis un malaise cardiaque dû à une overdose. Dimanche 24 juin, un millier de personnes manifestent dans le calme pour réclamer la vérité. « Pour Lamine, mort entre les mains de la police », dit la banderole. Une caméra de France 2 et deux micros (France Bleu et AFP) se tendent vers la sœur de la victime, qui se borne à souligner les incohérences de la version officielle. Le lendemain, rien dans les médias. D’après Albert, éducateur de rue que CQFD a rencontré dans le cortège, les autorités sont passées maîtres dans la gestion de ces situations. « On suggère aux proches une marche silencieuse, là où auparavant les jeunes interpellaient violemment la société. » Désamorcer la colère, distiller le doute. « L’étape suivante, c’est l’entretien en mairie et le baratin sur la confiance en la justice. Le tour est joué, les gens rentrent chez eux avec au cœur un terrible sentiment d’impuissance. » Les flics, eux, ne restent pas inactifs. « Le Monte-en-l’air », libraire du quartier spécialisé dans la BD, en sait quelque chose. « La police est venue », raconte Guillaume. « À cause d’une affiche dans ma vitrine annonçant la réunion du comité de soutien, ainsi qu’une affichette “maison” : « Ici on meurt dans des fourgons de police ». Ils m’ont dit qu’il est interdit d’afficher « des choses qui portent atteinte à la police » et sont partis avec l’affichette “maison” (j’ai refusé de retirer l’autre). Convoqué pour une “audition”, j’ai affiché la convocation ainsi que le texte suivant : “Ici on convoque le libraire au commissariat pour avoir soutenu la famille de Lamine, mort dans un fourgon de police”. » Albert précise : « Le commissariat Gambetta vote extrême droite aux élections professionnelles. » Contacté le 4 juillet par CQFD, le frère de Lamine confirme que les résultats de l’autopsie n’ont toujours pas été communiqués. Malgré la promesse du vice-doyen des juges d’instruction, qui a reçu la famille, le dossier est toujours invisible, bloqué chez le procureur. Et le corps de Lamine attend encore à l’institut médico-légal, « sans statut ».

Vendredi 6 juillet, quatre cents personnes se rassemblent à cent mètres du commissariat. Le père de Lamine déclare : « Nous voulons être entendus, c’est le sens de ce rassemblement. Nous sommes face à l’État, qui cherche à étouffer l’affaire. » Obséquieux, un homme approche la famille, se présentant comme le frère d’un commissaire du quartier, « pas le principal », mais il serait « OK pour parler avec la famille », à l’abri des caméras, « si vous voulez avoir l’avis de la maison ». Contrairement au 24 juin où la police s’était faite discrète, une dizaine de BAC roulent du muscle à l’angle de l’avenue Gambetta. « Ne répondez pas aux provocations, nous ne voulons pas d’autres Lamine », conseille sa grande sœur lors de la dispersion. Ce n’est qu’une demi-heure plus tard qu’une centaine de jeunes masqués endommageront six véhicules de police à Ménilmontant. Ce qui aura le mérite de propulser le nom de Lamine sur les ondes de France-Info, le site du Nouvel-Obs et dans Libération.

Mercredi 13 juin, à Marseille. Cinq berlines rutilantes bloquent la rue des Trois-Mages, peu accoutumée à un tel déploiement. C’est le Premier ministre de Guinée qui vient tranquilliser ses compatriotes émigrés au sujet du meurtre d’Ibrahima Sylla (voir CQFD n°46). L’homme d’État monte sur la scène d’une salle associative, entouré d’un ministre, d’un général bardé de médailles, d’une équipe de gardes du corps et de deux vieux Blancs en costume de lin fripé : évocation hyperréaliste d’une FrançAfrique en goguette. Son discours est replet de métaphores efficaces. « On ne désigne pas son objectif avec le petit doigt mais avec l’index. Votre rôle ici est d’envoyer de l’argent à Conakry pour aider vos parents. Le nôtre là-bas est de gouverner. Nous avons été émus par la tragédie du jeune Ibrahima. Nous savons que vous avez manifesté dans la dignité. Nous ne retenons de cela que l’essentiel : la dignité. Continuez à travailler, car plus la Guinée sera un grand pays, plus il sera aisé de nous faire respecter à l’étranger. » Puis l’aréopage officiel libère la rue sans laisser une chance aux présents de poser la moindre question. Service commandé de retour d’une figuration à la cérémonie de clôture du G8 ? Là encore, on sent que la machine à inertie est tentaculaire. L’enquête piétine, avant d’être classée. Battu à mort, lacéré de trente et un coups de couteau, arrosé d’essence et brûlé, Ibrahima sera bientôt oublié. Pourtant, le passeport retrouvé intact sur le cadavre calciné fait penser à une mise en scène macabre plus que louche. Oubliée l’humiliation subie par son père et sa veuve, harcelés d’exigences absurdes par l’ambassade de France à Conakry alors qu’ils demandaient un visa pour pouvoir ramener le corps. Oublié ce corps martyrisé puis congelé pendant plus d’un mois dans un frigo de la morgue… Là, pas de miracle de la police scientifique, pas de traces ADN pour alpaguer les coupables en un clin d’œil. Ces affaires, lourdes de sens, ne doivent pas déranger le spectacle de « l’ouverture ». Le cas d’Ibrahima est noyé sous une avalanche d’hypothèses oiseuses. Celui de Lamine simplement passé sous silence. De tels « faits divers » - et autres bavures -vont probablement se multiplier, au vu du ferment sécuritaire et xénophobe utilisé pour souder le corps social autour d’une politique antisociale. Le savoir-faire des journalistes, rompus à l’autocensure, risque d’être souvent mis à contribution.

Publié dans CQFD n°47, juillet 2007.






>Réagir<

MOURIR CACHE ?
| 31 juillet 2007 | yohann, assassiné
dans la même veine, à voir, une pétition à signer, pour qu’une mère ait une chance de voir un jour justice rendue…
 

Les articles et les archives de CQFD sont libres d'accès sur ce site. Néanmoins le journal n'existe que grâce aux ventes en kiosque et aux abonnements.
SANS PAPIER, PAS D'OCTETS !
Âmes généreuses, vous pouvez aussi, effectuer un don en ligne pour le journal,
merci à vous !


| Site réalisé sous SPIP avec des logiciels libres (GNU) par : Juan Rodriguez et Gilles Klein |