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CQFD N°047


SIMONE, VIRGINIE ET MOI

LE MACHISME, SANS CLÉMENCE

Mis à jour le :15 juillet 2007. Auteur : Marie Nennès.

Presque un siècle de gourmandise pour la vraie vie, voilà ce qu’affiche Clémence au compteur. Mais la liberté, ce n’est jamais gagné d’avance : fille et femme de prolos, elle a toujours rechigné à exister sous l’étroite protection réservée au sexe faible.

PAS FACILE DE METTRE LA MAIN sur Clémence ! À quatre-vingt-neuf ans, elle a toujours un pied en l’air. Le matin, en été, elle se baigne aux Pierres-Plates, à l’entrée du Vieux-Port. Elle en est une des figures emblématiques et son portrait est resté accroché plusieurs semaines au mur d’enceinte du fort Saint-Jean. Elle y posait, coquette et bronzée, en paréo et maillot de bain. L’après-midi, on peut la trouver dans un bal, dansant le rock et le tango. Ou au Codif [1] débattant avec animation. Ou encore chez elle, en train d’écrire.

Elle écrit beaucoup, Clémence, presque autant qu’elle parle. Des fiches de lecture, des réflexions sur la condition féminine, qu’elle tape sur une vieille machine à ruban. Des bouquins, il y en a plein son petit deux pièces, boulevard Sakakini. Les auteurs en sont presque tous des femmes. La prolote y côtoie l’intello, les romans d’amour les essais sur la théorie queer et le nouveau féminisme. La première fois que j’ai rencontré Clémence, elle m’a mis dans les mains le dernier Virginie Despentes, King Kong Théorie, en me disant que je devais absolument le lire. J’en suis restée sidérée. Clémence, c’est pas vraiment le style Simone de Beauvoir, qu’elle vénère pourtant. Fille de coiffeur, elle n’a pas fait d’études, a rencontré son plombier de mari à quinze ans, s’est mariée à dix-huit, sans conviction - « Que veux-tu, à l’époque, pour avoir leur liberté, les filles, elles prenaient un mari. Elles ne savaient pas que c’était quitter une prison pour une autre » -, a passé son permis de conduire à quarante ans et s’est finalement tirée du domicile conjugal à soixante, quand elle a su qu’elle pourrait survivre avec le minimum vieillesse.

Karine Bernadou

Non sans avoir passé tout ce temps à ruer dans les brancards. « Mon mari a toujours trouvé que je lisais trop et que j’avais les idées trop larges. C’était un brave type, mais il ne me comprenait pas. Faut dire qu’après ma première fille, je lisais toute la nuit enfermée dans les toilettes pour pas passer à la casserole. J’attendais qu’il s’endorme. Tu comprends, le devoir, c’est pas le désir. » Je compare ce petit bout de femme à ma grand-mère, restée veuve à vingt-neuf ans et intouchée depuis par devoir, et je mesure le courage de Clémence. « Elle avait raison, Beauvoir, le mariage, c’est le bordel à domicile. Et en plus, ils payent pas. J’ai pas travaillé pour un patron mais j’ai travaillé pour un mari et la différence, je la trouve pas énorme. Quand je sortais de mes casseroles, ça ne lui plaisait pas. Je cousais pour toute la famille, lavais tout à la main, jamais il ne m’a payé une machine à laver. La lecture du Deuxième sexe m’a déculpabilisée en plein. Je me suis enfin dit que j’étais normale, que je n’étais pas la seule à penser ce que je pensais.  » Dans les années 70, la création du Codif marque le début de la libération de Clémence. Elle y rencontre d’autres femmes, dévore des tonnes de bouquins, milite pour la contraception. « Elles m’ont accueillie en me tutoyant de suite. Sans me juger ni me mépriser. Y’avait de tout, même des lesbiennes. C’est pas mon truc mais elles étaient chouettes.  » Peu à peu, Clémence s’émancipe. Elle part faire du camping, essaye le ski. Surtout, elle passe des heures à discuter. Son mari fait la gueule, mais se contente de timides représailles.

« Quand j’allais aux réunions, je lui laissais son manger et je le prévenais de laisser ouvert, que j’allais rentrer tard. Mais il fermait quand même le verrou ! Les copines me voyaient redescendre et j’allais dormir chez elles. Lui, il croyait que je le trompais. Je dis pas que c’est pas arrivé mais bon, c’était pas ma motivation première. » Clémence rigole mais se souvient que le prix à payer a été élevé. À batailler comme ça, elle s’est fatiguée, a fini par faire une dépression. « Je voulais vraiment vivre seule, je n’en pouvais plus. Mon mari me disait : si ça te plaît pas, tu t’en vas. Et bien je suis partie : en maison de repos. Et ma nouvelle vie a commencé. Là-bas, j’ai fait de la peinture, de la musique, j’ai appris à danser. Maintenant, je vis pour moi, je pense à moi. » Quand je lui demande ce qu’elle pense de la condition des femmes aujourd’hui, Clémence fronce le nez. Elle trouve que les femmes ne sont pas assez vigilantes. Qu’on les récupère trop facilement, par la mode, la beauté ou le mythe de la superwoman. Elle les trouve piégées, les femmes, dans l’injonction qui leur est faite de tout réussir, leur boulot, leur couple, leur vie intérieure, leurs enfants - « Y a pas besoin d’être mère pour être une femme, cette obligation de maternité, c’est une connerie. » Avant de conclure, dans un haussement d’épaules mais une lueur malicieuse dans l’oeil : « Et l’amour c’est la plus douloureuse des conneries ! »

Article publié dans CQFD n° 47, juillet 2007.


[1] Centre d’Orientation, de Documentation et d’Information des Femmes.





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