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CQFD N°047


LA NORMALITÉ DE L’URGENCE

ORDURES : L’OR DE NAPLES

Mis à jour le :15 juillet 2007. Auteur : Fabio Cerquellini.

Du Nord de l’Italie, entreprenant et laborieux, convergent vers le Sud méprisé des milliers de tonnes de déchets. Un marché juteux, dont la Camorra et les industriels se repaissent. En attendant de trouver des débouchés dans les pays émergents, les ordures submergent les alentours de Naples.

À NAPLES et dans sa périphérie, des monceaux de poubelles forment des barricades hautes comme un étage d’immeuble. Les médias nationaux et internationaux ont parlé de « situation exceptionnelle », d’« urgence ». Mais on sait bien ce qu’est Naples ! Une ville en état d’urgence permanent ! C’est comme ça : la pauvreté, les politiciens corrompus, la Camorra, le Vésuve… Ça n’arrive qu’à Naples. Mais de quelle situation exceptionnelle et de quelle urgence parle-t-on ? Ici, dans le Sud, le chaos nourrit le bizness, que se partagent mafias et notables locaux. Caricature du capitalisme moderne, gérer est ici le synonyme exclusif de « faire du fric à foison ». Et vite ! Dans le domaine des déchets comme pour le reste, le politicien fait travailler le mafieux qui lui-même tient le politicien, payé par cet autre mafieux qui fait de la politique… Absence de gestion, épandages abusifs dans les décharges légales, depuis une vingtaine d’années, cycliquement, les villes de la région croulent sous les ordures. Et la situation empire. Les décharges légales qui recueillent les ordures ménagères des Napolitains saturent tellement que le Service sanitaire les a fait fermer. Ici, le souvenir du choléra remonte à peine à une trentaine d’années… Résultat, en juin, les routes de la région ont été submergées par les décharges sauvages. Les rats y accourent en bandes. Dans une horrible puanteur, des centaines de feux, chaque nuit, illuminent le ciel. L’air empeste la dioxine.

Les politiciens ont-ils réagi en interdisant, par exemple, les blisters et autres emballages plastiques, qui représentent 40 % en poids de la totalité des déchets urbains et 60 à 70 % de son volume ? Surtout pas ! Il ne faudrait pas se mettre les multinationales à dos ! Mieux vaut faire construire, par une entreprise privée, le plus gros incinérateur d’Europe. Où ? Mais à Acerra bien sûr, à quelques kilomètres au nord de Naples, zone affichant déjà le plus fort taux de tumeurs de tout le continent. En attendant, dans l’urgence, pour les ordures qui envahissent les rues, on peut rouvrir les décharges archipleines que le Service sanitaire avait fait fermer, et puis en ouvrir d’autres. Mais que l’État inflige encore aux Napolitains ce surplus de nuisance, ça non ! À l’annonce de leur ouverture ou réouverture, ils se sont mis en colère. Ils occupent les terrains, bloquent les routes et les voies ferrées, organisent des manifestations. Le 14 juin, M. Bertolaso, commissaire pour la gestion des ordures en Campanie, est venu à Ariano Irpino pour convaincre la municipalité de rouvrir la décharge fermée en 2004 par le tribunal. Une foule en furie l’attendait devant la mairie. Coups de pied, de poing, jets de pierres : même calvaire que les jours précédents à Serre, à Giuliano, à Montecorvino Rovella, à Terzigno…

Les Napolitains en ont bien assez avec les décharges illégales des camorristes. Et comment faire autrement ? Ces gars-là donnent du travail à des milliers d’autochtones. Alors, que font ces camorristes ? Et qui sontleurs clients ? Dans la région, il existe près d’un millier de décharges illégales. Illégales mais pas clandestines : tout le monde sait où elles sont. Elles appartiennent évidemment à la Camorra, la toute-puissante organisation locale de la Mafia. Le sol campanien est devenu l’un des paillassons sous lesquels les régions riches et civilisées cachent leurs merdes. Selon les derniers rapports de l’Organisation mondiale de la santé, en Campanie, les pathologies du cancer sont 12 % plus nombreuses que dans le reste du pays. La région connaît un taux de malformations foetales supérieur de 80 % à la moyenne nationale. Entre Caserte et Naples, sur un territoire de 300 km2, la quantité d’ordures qui a été éparpillée ces dernières années est équivalente à une montagne d’une surface de 30 000 m2 et d’une hauteur de 15 000 m [1].

À Villaricca, c’est d’ailleurs une véritable colline qui répand une odeur pestilentielle. Elle est composée de papiers qui ont servi à nettoyer les mamelles des vaches de dizaines d’élevages intensifs de la plaine du Pô, frappées par une épidémie de mammite (entre deux traites, le pis rejette du pus, du lait et du sang). Entre Villa Literno et Castelvolturno, la terre est gorgée de poisons. Pendant des années, elle a généreusement accueilli les toners de toutes les imprimantes et photocopieuses du Nord laborieux et entreprenant. Près de Caserte, certains se signent en passant devant ces terrains maudits. Il est arrivé que l’on y piétine un fémur ou un crâne. Les cimetières du Nord libérant périodiquement les concessions funéraires, il fallait bien en faire quelque chose. Tout près, un paysan labourait un jour son champ quand la lame de son tracteur fit remonter des milliers de billets de banque déchiquetés, en provenance de la Banque d’Italie, distillant leur plomb au gré de leur décomposition [2]. Plus au nord, l’Ombrie et la Molise ont été la destination ultime de résidus métallurgiques et sidérurgiques.

À chaque fois, plutôt que d’avoir recours à de coûteuses entreprises officielles, on a préféré l’offre des camorristes, qui assurent l’élimination à prix cassés. Devenus pointus en la matière, ces clans paient même des spécialistes en politique environnementale, formés dans les meilleures universités, capables de déclassifier les déchets toxiques avec de faux certificats. Les industries qui s’adressent à eux peuvent économiser jusqu’à 90 % des coûts habituels. Politiciens et managers du Nord peuvent ainsi se vanter de bien résister à la concurrence européenne, et même chinoise… L’esprit entreprenant des camorristes, dans cette époque de capitalisme effréné et consommation insensée, connaît un succès grandissant. Leurs boîtes de traitement des déchets sont parmi les plus performantes d’Italie et elles sont en affaire avec les groupes les plus importants de la planète. Ces dernières années, elles ont étendu leurs activités à l’Albanie, au Mozambique, au Nigeria, à la Somalie et à la Roumanie… Les industriels et politiciens européens peuvent dormir tranquilles : ils savent maintenant comment cacher les déchets qu’ils produisent. Ils n’auront plus à conduire leurs porte-avions d’amiante vers des ports du bout du monde. La concurrence indienne n’a qu’à bien se tenir…

Article publié dans CQFD n° 47, juillet 2007.

À lire également, l’article DÉVELOPPEMENT DURAILLE paru dans le même numéro.


[1] Selon les estimations par défaut des associations environnementales.

[2] cf. Roberto Saviano, Gomorra, éd. Mondadori, 2006.





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